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29/10/2017

Rancœurs de province de Carlos Bernatek

 

traduit de l’Espagnol (Argentine) par Delphine Valentin

éditions de l’Olivier, 23 février 2017

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288 pages, 22 €.

 

 

Selva et Leopoldo, dit Poli. Une jeune femme un peu coincée et un homme déjà mûr, deux tranches de vies, pas très belles, amères même. Deux histoires qui sont racontées ici en alternance sans aucun lien entre elles, si ce n’est qu’elles se passent toutes deux dans la province argentine, éloignée de Buenos Aires. Deux personnages modestes, voire fades, sans envergure, qui se retrouvent chacun happé par des évènements hors de son contrôle.

 

Poli, petit vendeur itinérant d’encyclopédies, qui gagne de quoi assurer un minimum qui ne suffit pas à sa famille qu’il voit peu, découvre que sa femme le trompe depuis un moment avec un riche avocat. Celle-ci le met alors à la porte sans ménagement, alors que dans un même temps il est remercié par sa boite. Il perd donc sa femme et son fil qui ont trouvé un meilleur parti, son travail, sa maison. Ne lui reste que sa camionnette et quelques encyclopédies, avec lesquelles il part au hasard, complètement largué sur tous les plans. C’est ainsi qu’il atterri dans un petit village où une bande d’évangélistes l’embauche pour vendre des Bibles et du dentifrice…

 

Selva a vingt-cinq ans et enchaine sans perspective les petits boulots, aussi cette offre de tenir un bar dans une station balnéaire qu’elle ne connait pas, durant la saison estivale, pour un type qui a des affaires un peu partout, lui parait être une opportunité idéale pour prendre un peu le large vis à vis de sa mère, avec qui elle vit encore et dont elle porte le prénom. Ce pourrait être l’occasion de travailler sans patron sur le dos et avec l’impression d’être aussi en vacances.

 

Rancœurs provinciales parle de ces gens modestes, qui osent à peine envisager de décoller un peu d’une vie ennuyeuse et qui soudain s’enfoncent pour des raisons extérieures à leur volonté, ou trahis par leurs propres faiblesses ou leur négativité. La sexualité est au premier plan dans ce roman, explicitement, pour l’un c’est sans doute la seule façon de se sentir vivre, mais aussi de perdre plus encore ce qui compte, pour l’autre, c’est un fantasme refoulé, une méfiance, un dégoût des hommes. En arrière-plan, l’Argentine, sa situation politique, économique, son histoire dramatique, sa corruption et les petits qui payent, toujours et encore. Victime et bourreau finissent par se confondre dans une sorte de spirale descendante et infernale.

 

Carlos Bernatek parvient à nous tenir en haleine, et avec brio, dans ce roman qui fait penser au genre polar noir, avec du sexe et un humour proche du cynisme, mais le style est trompeur, il est bien moins graveleux et bien plus littéraire que ce qu’il veut faire croire. Roman qui parle des gens qui n’intéressent personne, de la dramatique banalité de leur vie. La violence y est très concentrée, elle surgit brièvement, de façon brutale et rapide. Une violence physique aussi bien dans la douleur que dans la jouissance, mais il y a également une violence latente et permanente dans l’atmosphère, qui ronge peu à peu les esprits, tel le sable qui persiste à tout envahir, à passer sous les portes de la station balnéaire où Selva attend vainement que Waldo, le propriétaire du bar, lui envoie la marchandise qui lui permettrait de procéder à l’ouverture. Pendant ce temps, dans le petit village desséché à la chaleur accablante où Poli est devenu l’amant de la jeune épouse du patron des évangélistes, ces derniers font croire aux habitants qu’ils vont y apporter la mer.

 

Selva, Poli, leurs déroutes finiront-elles par se croiser ?

 

Cathy Garcia

 

 

AVT_Carlos-Bernatek_5294.jpgNé en 1955 à Buenos Aires, Carlos Bernatek a notamment été finaliste du prix Planeta en 1994 et premier prix du prestigieux Fondo Nacional de las Artes en 2007. Banzaï est son premier roman traduit en France. 

 

 

 

 

 

24/04/2017

Ce que nous avons perdu dans le feu, nouvelles de Mariana Enriquez

 

traduit de l’Espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet 

Éditions du sous-sol, 21 février 2017 

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 240 pages, 18 €.

 

Étranges, effrayantes, macabres ou le plus souvent même sordides, ces nouvelles de Mariana Enriquez ne peuvent laisser indifférent. Narrées pour une majeure partie d’entre elles à la première personne, elles nous enfoncent dans les côtés les plus obscurs de l’Argentine, à Buenos Aires le plus souvent, dans un contexte urbain et déshumanisé, où la pauvreté avance comme une gangrène. On peut penser effectivement à l’Uruguayen Quiroga ou même au Bolivien Oscar Cerruto, mais Mariana Enriquez possède une griffe très personnelle et très contemporaine. Ici le glissement vers le fantastique ou plutôt vers l’horreur surnaturelle, ce qu’on appelle le réalisme magique dans la littérature sud-américaine, est clairement un prétexte pour évoquer ou rappeler des faits qui n’ont rien de surnaturel, si ce n’est que leur cruauté semble absolument inhumaine. Que ce soit des cauchemars et des spectres d’une dictature et ses disparus qu’on ne peut faire que semblant d’oublier ou la violence effroyable d’une société où tous les pouvoirs qui se suivent sont corrompus, la misère, les bidonvilles, les ravages de la drogue, la sexualité prédatrice, le trafic d’enfants, la torture, les humiliations, l’exploitation, la pollution, les maladies, les difformités, la folie et la noirceur de l’âme, parfois érigées en culte. C’est de souffrance dont il est question, non pas seulement de la souffrance humaine, mais de la souffrance de tout le vivant.

 

La plupart de ces nouvelles sont terrifiantes, on y approche au plus près de la violence pure. Et de notre propre Ombre, car ce n’est pas seulement une férocité extérieure qui menace ou agresse les personnages ou la narratrice de ces fictions. Mariana Enriquez nous interroge de façon indirecte, sur nos propres sentiments et motivations les plus dissimulés, sur notre capacité réelle à aimer ou haïr, sur notre indifférence, notre désir de sauver ou d’être sauvé. Sadisme, masochisme, bourreau, victime, parfois la frontière est poreuse et les enfants peuvent être des tueurs. Mariana Enriquez nous tend un miroir magique dans lequel viennent se refléter nos propres difformités, nos attirances malsaines, notre violence intérieure, instinctive, celle que nous croyons si bien contrôler ou que nous ignorons complètement. C’est comme si elle nous mettait devant un abime, et cet abime c’est nous-mêmes, mais en aurons-nous conscience ?

 

Et l’auteur a du talent, elle nous happe instantanément dans chacune de ses histoires, fait monter la tension, provoque dégoût et fascination dans un même élan, et c’est sans doute là que tout se joue, dans cette ambivalence. C’est aussi un recueil éminemment politique qui pointe le délabrement et les inégalités de la société argentine, questionnement qui est valable pour l’ensemble du monde.

 

Foncer droit dans le mur c’est un peu comme ouvrir les portes de l’Enfer, n’est-ce pas ?

 

Cathy Garcia

 

  

 

Mariana-Enríquez.jpgMariana Enriquez (Buenos Aires, 1973) a fait des études de journalisme à l’université de La Plata et dirige Radar, le supplément culturel du journal Página/12. Elle a publié trois romans – dont le premier à 22 ans – et un recueil de nouvelles avant Ce que nous avons perdu dans le feu, actuellement en cours de traduction dans dix-huit pays. Certaines de ses nouvelles ont été publiées dans les revues Granta et McSweeney’s.

 

 

 

 

 

 

22/04/2017

Ni vivants, ni morts – La disparition forcée au Mexique comme stratégie de terreur, de Federico Mastrogiovanni

Métailié, février 2017

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228 pages, 18 €.

 

 

Ce livre est terrifiant, il donne la nausée et ici le macabre n’est pas juste un folklore. Le Mexique a déjà une très longue histoire de violence et de luttes, mais on aimerait croire aujourd’hui, que le pire est derrière On se souvient notamment de la date du 2 octobre 1968, où plus de 200 étudiants sont assassinés lors d’une manifestation.

 

Le Mexique est donc une république démocratique et la population doit pouvoir faire confiance aux institutions et au gouvernement qu’elle a élu. Confiance dans les efforts du gouvernement actuel pour lutter contre le crime organisé et réduire les inégalités, protéger ses citoyens. Nombreux d’ailleurs sans doute, sont ceux qui ont confiance ou qui en tout cas n’ont pas envie de creuser au-delà du message officiel. Seulement voilà, il y a des faits et il y a des chiffres, et même si on s’ne tient aux officiels, ces chiffres sont déjà effarants et ils ne cessent de grimper de façon exponentielle depuis 2006. Ces chiffres sont ceux des disparus, les ni vivants ni morts, celles et ceux dont les familles ne peuvent faire le deuil, trouver un peu de paix dans la certitude de savoir au moins la vérité, de pouvoir récupérer un corps, un morceau de corps, des ossements, « des lambeaux de vêtements en putréfaction », quelque chose à quoi se raccrocher, quelque chose à quoi donner une sépulture et une mémoire.

 

Sur toutes ces disparitions, le message officiel fait planer le soupçon, il y aurait eu un lien avec tel ou tel cartel. Ces derniers, donc la violence est indéniable, sont bien utiles dès qu’il s’agit de faire régner la terreur dans telle ou telle région, d’en faire partir les habitants ou de les tenir tranquilles, dénués de toutes velléités de contestation ou revendication politiques. Tout le monde se souvient de la disparition des 43 étudiants de l’école normale rurale d’Ayotzinapa, de la version officielle qui aujourd’hui encore ne tient pas la route, mais la lumière n’est toujours pas faite, et pour cause, à chaque fois, et ce dans tous les cas de disparitions forcées, les experts, les activistes, les familles des disparus, les journalistes qui cherchent la vérité, sont diffamés, intimidés, menacés et souvent disparaissent à leur tour.

 

Ce n’est pas un hasard si la carte de la violence au Mexique est étroitement liée à celle des ressources naturelles et minières, l’or notamment et actuellement le gaz de schiste, le Mexique étant la quatrième réserve mondiale. Sachant que la fracturation hydraulique nécessite une quantité phénoménale d’eau et que les gisements se situent dans le sous-sol de territoires semi-désertiques, dont les trois-quarts des ressources en eau sont nécessaires à la survie des petites exploitations agricoles, il n’est pas difficile de comprendre qui sont les gêneurs.

 

« La stratégie de nombreuses compagnies pétrolières multinationales consiste à soutenir les gouvernements autoritaires de pays riches en ressources énergétiques. En retour, les gouvernements doivent s’engager à laisser se développer, dans les zones de gisements importants, un haut niveau de violence et de terreur, avec un grand nombre d’assassinats et de disparitions, afin de faciliter le déplacement forcé des populations qui y vivent.

 

(…)

 

Dans les zones de conflit, où règnent violence et pétrole, la disparition forcée des personnes et une stratégie des plus efficaces pour semer la terreur parmi la population. Avec les assassinats massifs, la torture ou les décapitations, c’est un des éléments les plus sûrs pour que les gens abandonnent par vagues entières leurs foyers et leurs villages. »

 

 

Ce livre est le récit d’une enquête, fouillée, qui a duré des années, par un journaliste d’origine italienne qui vit au Mexique depuis 2009. Une enquête qui ne fut pas facile, dangereuse aussi bien pour l’auteur lui-même que pour les personnes qu’il a rencontrées, interrogées.

 

Il faut lire ce livre pas seulement pour tenter de comprendre ce qui se passe au Mexique, mais parce que cela nous concerne, parce qu’il est question ici d’un système, basé sur la collusion entre un état, le crime organisé et les multinationales, une corruption à tous les étages au nom d’une logique froide et assassine qui profite aux uns et aux autres, aux dépends de la population d’un pays tout entier.

 

« Mais on ne peut plus ignorer les inégalités sociales, terribles au Mexique. La pauvreté du pays a été délibérément aggravée, la richesse se concentre entre les mains de quelques-uns et il y a des millions de pauvres. En même temps, on renforce l’armée et la police, parce qu’on sait que la réaction populaire peut éclater à tout moment. (…) Les personnes non seulement sont marginalisées, mais elles sont jetables. »

 

Les cartels font le sale boulot, en échange le gouvernement ferme les yeux sur leurs affaires : drogues, prostitution, migrants, trafics en tout genre… Quoi de plus efficace pour empêcher une population de se plaindre de la politique d’un gouvernement, même s’il elle est écrasée, exploitée, dépouillée, privée de terre, d’eau, empoisonnée par la pollution et la destruction de l’environnement, que d’être cernée par des guerres de cartels, plus brutaux et sanguinaires les uns que les autres, qui font régner une violence permanente. N’importe qui peut disparaître n’importe où, n’importe quand, sans être jamais retrouvé et donc en toute impunité, il suffit de faire peser sur chaque disparu, un soupçon de lien avec le crime organisé et l’affaire est close. Des cartels qui sont aussi des groupes paramilitaires, comme les Zetas, tous des anciens militaires surentraînés. On sait ce que signifie la paramilitarisation d’un pays, souvenons-nous entre autre du Plan Colombie, le prétexte de la lutte contre les narcotrafiquants qui a servi à éradiquer la population métisse, pauvre et paysanne des territoires convoités. La peur est instillée non pas seulement par la disparition, l‘assassinat, mais par l’usage de tortures, de mutilations, d’abominations, que même les imaginations les plus aguerries envisagent difficilement.

 

Ces disparitions forcées, c’est un système, une méthode, dont le sinistre précurseur n’est autre qu’Hitler, « nuit et brouillard », ça vous rappelle quelque chose ?

 

« On n’associe pas généralement cette pratique au Mexique, alors que ces dernières années, plus de 27000 disparitions ont eu lieu dans ce pays, selon les données publiées par le Ministère de l’Intérieur au début de l’année 2013 », sachant que c’est un chiffre officiel, tout porte à croire que le chiffre réel est plus important encore, de plus il grimpe chaque année en s’accélérant et ne tient pas compte des meurtres où on n’a pas à rechercher les victimes. Sans parler des migrants qui traversent le Mexique et notamment des zones contrôlées par les cartels – des états où même un bon nombre de familles « normales » se sont reconverties dans le trafic d’humains – migrants donc qui ne ressortent jamais du pays et dont on n’a aucun chiffre.

 

Mais à la différence de ce qu’on a pu appeler la guerre sale des décennies précédentes, où bourreaux et victimes étaient clairement identifiés, la pratique des disparitions forcées, surtout depuis 2006, a pour caractéristique que celles-ci sont totalement imprévisibles. Leur point commun est « leur hasard apparent et la criminalisation des victimes » aux yeux de l’opinion publique. Ces disparitions ne sont pas considérées comme forcées, alors qu’elles sont pour la majeure partie d’entre elles « commises sur intervention directe ou indirecte, par action ou passivité, de fonctionnaires publics ». La lutte du gouvernement contre le crime organisé est une façade, illuminée par quelques arrestations spectaculaires et les médias, que ce soit « la presse à scandale, vendue 3 pesos dans le métro ou les quotidiens de référence », ne font que relayer les messages officiels. Quant aux journalistes qui veulent vraiment faire leur travail, ils font partis des catégories les plus menacées de la population.

 

Il faut donc lire ce livre, car il a demandé du courage et de la détermination, il faut lire ce livre pour toutes les familles des disparus qui vivent chaque jour cet enfer de ne pas savoir si leurs enfants, leur conjoint, leur parent, sont vivants ou morts. Il faut lire pour ne pas dire qu’on ne savait pas, pour comprendre aussi que le Mexique n’est pas un cas isolé, et que la nuit et le brouillard sont en train de s’étendre un peu partout dans le monde, à l’heure où les multinationales plus que jamais, s’adonnent à une course obscène aux ressources et aux matières premières, sans aucune morale, ni scrupule, ni aucun respect pour la personne humaine.

 

«La disparition d’une personne est une violence contre tout citoyen […] une atrocité commise directement et quotidiennement contre chacun d’entre nous.»

 

Ni vivants ni morts est un livre qui tente d’appréhender et dénoncer une réalité effroyable, ne détournons pas les yeux.

 

Cathy Garcia

 

 

Mastrogiovanni-cGiulia-_Iacolutti-300x460.jpgFederico Mastrogiovanni est un journaliste et documentariste né à Rome en 1979, qui vit au Mexique depuis 2009. Il travaille actuellement pour plusieurs magazines sud-américains, parmi lesquels Variopinto, Gatopardo, Esquire Latin America et Opera Mundi.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

10/02/2017

Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo

 

Gallimard, août 2016

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432 pages, 21 €

 

 

 

On pourrait résumer Règne animal en disant que ce roman révèle l’humanité des animaux en exposant la bestialité des hommes qui les ont forcés à vivre avec eux, pour les servir, les nourrir, les faire vivre et les enrichir au fur et à mesure qu’eux-mêmes sont engraissés, transformés. C’est aussi l’histoire d’une famille rurale qui vit à la marge d’un petit village du Sud-Ouest de la France, nommé Puylarroque. Une histoire qui couvre un siècle, naturaliste à l’extrême, tout à la fois lyrique et organique, la chair, le sang et tous les fluides possibles que peuvent laisser échapper les corps, animaux comme humains, la merde et la décomposition, étant comme omniprésents.

L’histoire commence au début du siècle dernier, chez des petits paysans, avec un lopin de terre, quelques animaux, une porcherie, un père qui meurt lentement d’une grave maladie tout en continuant à travailler, une survie des plus rudimentaires, la mère que cette rudesse extrême, le dénuement, la frustration, a rendu mauvaise, dure et sèche comme un cal, et une petite fille en qui persiste un peu de rêve.

La fillette grandit entre les corvées et le joug maternel impitoyable, mais s’échappe dans la douceur de son imagination. Le père est à l’agonie, il fait appel à Marcel, un jeune cousin éloigné de la famille, pour l’aider et au final le remplacer. Un étranger malvenu pour la mère, un peu d’oxygène pour Éléonore, de la tendresse, de l’amitié, puis des émois, le désir naissant et puis soudain, la guerre. Celle de 14, celle dont Marcel ne reviendra pas, ou pas complètement, pas entier.

Ça c’est la première partie, La sale terre (1898-1914), première partie d’un roman qui est un peu comme débité en morceaux, par des évènements extérieurs qui viendront ravager des conditions et des existences déjà précaires et qui ont tous pour point commun une colossale violence : les guerres, les désastres économiques et le rouleau compresseur du chamboulement industriel. Violence des hommes faite aux hommes et celle des hommes faite aux animaux qui partagent leur sort : l’exploitation animale est en effet le cœur de ce roman, mais les bourreaux, on le voit, vont de même à l’abattoir, un cercle infernal. Et c’est bien où nous conduit ce roman, en enfer, et l’auteur nous y contraint d’une certaine façon, le chemin se fait de plus en plus étroit, la fuite impossible et nous voilà le nez dans notre propre merde.

Une écriture exceptionnelle que celle de Jean-Baptiste Del Amo : en plongeant sa plume dans le fumier, il nous offre un véritable chef-d’œuvre. Le ton halluciné et l’univers peuvent faire songer au Livre des nuits et à Nuit d’ambre de Sylvie Germain, mais ici sans aucune échappée dans l’irréel ou l’onirisme. Même la religion n’offre aucune transcendance, chacun s’arrangeant de ses seules apparences, derrière c’est le vide, et l’enfant de chœur préféré du curé ivrogne sera retrouvé pendu à un grand chêne. Ici le réalisme est implacable et il pue, comme cette ruralité profonde où l’imaginaire n’a à voir qu’avec le diable. L’auteur s’est livré ici à un grand travail de recherche, le sujet est fouillé, creusé, jusque dans les moindres détails, avec des descriptions d’une précision chirurgicale, d’abord de cette vie rurale au tout début du XXème siècle, et puis l’abomination de la Première Guerre qui vient chercher les hommes et les très jeunes hommes qui n’avaient jamais mis les pieds hors de leur campagne, pour les plonger brutalement dans une boucherie abominable et avec eux, toujours et encore, les animaux. Post tenebras lux (1914-1917).

Puis il y aura l’après-guerre, les choses qui ne seront jamais plus les mêmes, puis une autre guerre encore et la suite, sur lesquelles il y aura comme une grande ellipse. Marcel, le cousin d’Éléonore, devenu un mari et un père refermé à jamais sur sa blessure immonde, qu’il noie dans l’alcool et le travail, la refusera cette fois de toute ses tripes.

Et puis c’est la bascule dans le monde moderne et toujours, la même ferme, au même endroit, « La harde » menée par Serge, fils de Marcel, qui incarne le pivot entre deux mondes, inculquant à ses deux fils une profonde défiance et le refus de ce qui est extérieur au clan, tout en étant obsédé par la réussite. Nous sommes en 1981, et la seconde moitié du roman, après nous avoir fait parcourir presque un siècle, se déroule sur cette seule année fatidique dans l’univers dantesque d’une exploitation porcine intensive mais encore familiale. La petite-fille du début du roman, Éléonore, maintenant grand-mère et arrière-grand-mère, est toujours là, vivant recluse et taciturne dans une partie du corps de la ferme qui tombe en décrépitude au profit des bâtiments de la porcherie moderne. Entourée de ses innombrables chats, elle vit à l’écart des autres membres du clan, coupée d’eux pour avoir été trop témoin de la folie des hommes, celle de sa propre mère, puis de son mari et dans la foulée son fils, qui a repris le flambeau d’une sorte de tare ancestrale qui semble les lier pour toujours aux porcs.

Seul son petit-fils Jérôme, étrange et mutique lui aussi, a une forme de lien avec elle, les deux étant plus proches de la nature, plus humains et donc plus proches de leur animalité. C’est ce paradoxe qui ressort de ce roman terrible. Le thème central est bien cette folie de l’homme à vouloir asservir, exploiter le vivant au-delà de toutes limites, une dérive complètement démente qui signe sa propre perte.

Et en cela, ce roman nous interroge en profondeur sur le sens de tout ça. Il ne peut que renforcer la détermination des végétariens, des végans – qui peut-être n’en supporteraient même pas la lecture, et dans une vision moins catégorique, de tous ceux qui aujourd’hui soutiennent qu’il faut revenir à de tous petits élevages à taille humaine, à condition toutefois d’y respecter l’animal bien plus qu’on ne l’a jamais fait, mais comme le font aujourd’hui encore certains peuples autochtones, qu’on dit primitifs. Mais, y’a-t-il quelque chose de plus primitif au sens péjoratif du terme, de plus primaire, de plus barbare, que les élevages intensifs et industriels ? Plus ignorant que cette méconnaissance et ce mépris total de la sensibilité et de la souffrance animale ?

Alors oui, Règne animal est un chef-d’œuvre de littérature, mais qui au-delà nous interroge et nous questionne sur quelque chose d’essentiel : qu’est-ce que l’humanité ?

 

Cathy Garcia

 

Jean-Baptiste-Del-Amo-1.jpgJean-Baptiste Del Amo, de son vrai nom Jean-Baptiste Garcia, est un écrivain français, né à Toulouse le 25 novembre 1981), vivant à Montpellier. Le nom "Del Amo" est celui de sa grand-mère, l'auteur ayant été encouragé à changer de nom par son éditeur, Gallimard publiant au même moment un roman d'un autre auteur originaire de Toulouse et portant le même nom (Tristan Garcia, "La meilleure part des hommes"). En 2006, il reçoit le Prix du jeune écrivain pour sa nouvelle Ne rien faire, écrite à partir de son expérience de quelques mois au sein d'une association de lutte contre le VIH en Afrique. Ce texte court, qui se déroule en Afrique le jour de la mort d'un nourrisson, est une fiction autour du silence, du non-dit et de l’apparente inaction. Fin août 2008, son premier roman, Une Éducation libertine, paraît dans la collection "blanche" chez Gallimard. Il est favorablement accueilli par la critique et reçoit le Prix Laurent-Bonelli Virgin-Lire, fin septembre 2008. L'auteur ramène sa technique à celle de Gustave Flaubert, relisant à haute voix ses phrases pour les affiner. C’est encore Flaubert et L'Éducation sentimentale qu’évoque le titre de ce premier roman, pourtant initialement intitulé Fressures. En mars 2009, Jean-Baptiste Del Amo se voit finalement attribuer la Bourse Goncourt du premier roman, à l'unanimité dès le premier tour de scrutin. Le 25 juin 2009, c'est au tour de l'Académie française de lui décerner le prix François Mauriac. Ont suivi Sel en 2010 et Pornographia en 2013, Règne animal est son quatrième roman.

 

 

25/01/2017

Les Palsou – Un conte de Noël - André Bouchard

 

 

texte et illustrations d'André Bouchard, Seuil Jeunesse, 6 octobre 2016.

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40 pages, 13,50 €.

 

C’est un vrai conte de Noël que nous propose ici l’auteur/dessinateur André Bouchard, vrai parce qu’on y parle de joie, de générosité, de partage, d’entraide et d’ouverture à l’autre. Vrai parce que le Père Noël s’il existait, pourrait bien être un vieux monsieur à barbe blanche qui vit et apprend aux enfants au cœur d’un bidonville « le bricolage, le jardinage, la politique, la mécanique, l’infirmerie, la littérature, la couture, la soudure et l’arithmétique ». Un bidonville où « pour les langues étrangères on se débrouille entre nous. Dans le quartier, on parle couramment chinois, espagnol, arabe, polonais, grec, bambara, portugais, français et verlan. »

 

Avec de belles illustrations qui prennent leurs aises sur toute la page, mélange de gris hachurés et de couleurs pétantes, André Bouchard nous présente la famille Palsou et ses quatre enfants. Comme toutes les familles, elle fait ses courses au marché et au supermarché et les enfants prennent le goûter au parc, comme tout le monde quoi. Enfin presque...

 

 

Mais les enfants, malgré la fricassée d’épluchures, s’amusent bien, comme tous les enfants et ils l’aiment leur quartier plein de cachettes et d’aventures, comme ils aiment leur école avec le vieux Monsieur Nicolas. Leur seul vrai problème, ce sont tous les autres adultes qui ne rigolent pas, mais alors pas du tout ! Alors, ils vont tenter de leur apprendre, en ouvrant l’école du rire, mais ça ne marche pas très bien, les élèves sont des cancres. C’est l’arrivée d’une cocotte magique qui va changer les choses. « C’est là que nous avons compris un truc archi-important ! On peut rire de n’importe quoi avec n’importe qui à condition d’avoir le ventre plein ! ». Ainsi avec « Cocotte Magique », Noël pourrait bien finalement être « une énorme rigolade ». À moins que la Guenille ne vienne jouer sa carabosse… Pour le savoir, lisez les Palsou.

 

Un très chouette album, tendre et impertinent, dédié à Charles Dickens, Karl Marx et François Ruffin. Le ton est donné.                                                            CG

 

 

AVT_Andre-Bouchard_873.pjpeg.jpgAndré Bouchard a été publicitaire. Il vit à Paris et travaille aujourd'hui pour la presse et l'édition en qualité d'auteur et illustrateur. Ses livres se caractérisent par des dessins malicieux et un humour caustique. Il a notamment illustré de nombreux livres de Vincent Malone. Il est également l'auteur de : Beurk ! (Seuil jeunesse), Les lions ne mangent pas de croquettes (Seuil jeunesse), Quand papa était petit y avait des dinosaures (Seuil jeunesse), La Mensongite galopante (Gallimard)... « La principale caractéristique commune à la plupart de mes ouvrages, c'est une prédilection pour "le merveilleux ou le fantastique quotidien". Je puise mon inspiration dans la réalité vécue de l'enfant : son rapport aux parents, à la nourriture, à l'égoïsme, au mensonge, etc.»

 

 

 

18/10/2016

Ça va aller, tu vas voir de Christos Ikonòmou

 

trad. grec Michel Volkovitch

Quidam Editeur 3 mars 2016

 

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218 pages, 20 €

 

Ces histoires si sombres devraient susciter en nous un cafard profond. On découvre peu à peu pourtant que leur nuit est sourdement éclairée, écrit Michel Volkovitch, leur traducteur, dans sa postface. Et bien, tout dépend de la distance que le lecteur saura mettre entre ces seize histoires, peut-être une seule, et sa propre vie, car elles sont tellement réalistes, tellement sans fard, de si crues banalités, que la seule flamme finalement ne serait-elle pas la flamme littéraire, qui peut permettre à l’auteur d’éclairer son sujet sans sombrer lui-même ? Car ces histoires peuvent – devraient – plomber le lecteur, qui au fur et à mesure qu’il avance, s’alourdit du poids de ces existences qui n’ont plus d’horizon.

Toutes ont pour point commun le Pirée et ses quartiers populaires, une île aussi en face du port, et une maison qu’un couple doit quitter, exproprié par l’inexorable avancée d’une nouvelle route. Rouleau compresseur, c’est ça dont il est question, de personnages qui tentent désespérément d’échapper au rouleau compresseur, au concasseur de vies, concasseur de sens… La crise, mot fourre-tout, mot d’excuse pour dire système corrompu, système mortifère, système ultra libéral, ultra violence.

« Jour et nuit je vois des hommes brisés par le boulot. Des hommes fatigués, effrayés. On dirait qu’on ne peut plus travailler sans peur. On dirait qu’on n’est plus payé pour vivre mais pour avoir peur ».

Et encore, beaucoup ne sont même plus payés. Pas d’espoir, juste la survie, tenir, tenir, et l’angoisse perpétuelle.

Toutes ces existences sont au bord de l’abîme, dans ce pays à sac, et il n’y a guère plus que ce qu’il reste d’amour et d’amitié, de solidarité, le peu de chaleur humaine sauvée du désastre, pour donner un peu de lumière à la nuit de plus en plus noire. Ça va aller, tu vas voir. Car la force qui réside dans ce peu de lumière, est de celle qui a permis à l’humanité de se relever du pire, encore et encore. La force du fragile, la force du faible, la force des perdants. L’humain a cette capacité de s’accrocher à la moindre paille en imaginant qu’elle est une poutre d’acier. La force de l’imagination, la force du rêve. Ou des cauchemars.

Et pourtant le couple y est fragile aussi, le manque total d’argent tue tout élan, tout désir, on s’accroche, on tient mais le désespoir à l’intérieur fait des ravages. Concasseur. Le rêve, le fantasme deviennent presque des hallucinations. Ils participent à la survie, se raconter des histoires devient une nécessité. Sinon on se fracasse, nu, à toute vitesse contre le mur du réel.

L’entraide dans l’épreuve, ce n’est pas partout, ce n’est pas tout le temps. Ici nous sommes en Grèce, un peuple, une histoire. La solidarité n’y est pas encore juste un slogan, la solidarité sans emphase entre pauvres, bien-sûr, entre ceux qui tombent, juste on sait ce que c’est, on n’en rajoute pas. On se serre les coudes, littéralement, autour d’un feu dans la nuit glaciale, à trois heures du matin, pour être en tête de la file d’attente quand la Sécu ouvrira ses portes, « des employés ou des ouvriers à la retraite, pas rasés, usés. (…) C’étaient cinq hommes et en même temps cinq numéros ».

Ça va aller, tu vas voir est de ces livres dont on réalise la qualité une fois qu’on en est sorti, car le lire est tout sauf un divertissement, mais Christos Ikonòmou a su distiller avec le talent qui fait les grands écrivains, l’implacable réalité, par petite touches, goutte à goutte, en donnant à ces personnages une grande dignité, une sorte de calme qui n’est pas de la résignation, mais un calme qui peut parfois être assez terrifiant. Cette sorte de calme avec lequel un père avale cinq grands clous au procès de Pétros, son fils coupable d’avoir voulu humer la richesse, de l’avoir suivie simplement jusque devant chez elle pour la voir, la sentir, demander après un coup de trop à dormir une nuit au fond d’un jardin de luxe.

« C’est bizarre d’être pauvre, a dit Pétros, c’est comme si tu étais un de ces pingouins qu’on montre à la télé qui voient les glaces fondre autour d’eux et qui savent pas où s’accrocher ni comment échapper à cette folie et la peur qu’ils ont les jette les uns sur les autres pour se bouffer ».

Cette sorte de calme, ou d’hébétude peut-être, avant la folie, avant que ça ne craque pour de bon. Mais une vraie dignité oui, habite toutes ces personnes qui voient leur vie partir par petits bouts, comme ce muret que chaque nuit, des inconnus viennent démanteler, pour en emporter quelques pierres taillées, alors que pourtant y’a des gens qui habitent encore ici.

Et on entend en écho la voix de la Grèce : « Petit bout par petit bout ils me prennent tout ».

 

Cathy Garcia

 

 

 

christos ikonomou.jpgChrìstos Ikonòmou, né à Athènes en 1970, est journaliste. Il est l’auteur de trois recueils de nouvelles traduits en plusieurs langues : Femme derrière les barreaux (2003), Ça va aller, tu vas voir (2010, Quidam 2016), et Les bienfaits viendront de la mer (2014). Ça va aller, tu vas voir a reçu le Prix d’État pour la nouvelle et a été traduit en italien, en allemand, en espagnol et en anglais (USA). Certaines des nouvelles d’Ikonòmou ont été adaptées au théâtre et au cinéma. Les bienfaits viendront de la mer paraîtra en 2017.

 

 

 

16/10/2016

Le ciel déposé là, Jean Baptiste Pedini

 

 

Édition L’Arrière-Pays, juin 2016

 

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54 pages, 9 €.

 

 

 

Jean-Baptiste Pedini écrit comme un peintre, à petite touches, de bleu, de noir, d’aube et de lumière, avec des cristaux de sel et des étoiles qui traversent la nuit « à toute allure, suspendues à la tyrolienne du ciel », le ciel déposé là non sans quelques éraflures, angoisses, diffuses toujours, mais d’autant plus tenaces.

 

« Les mots comme des entailles sur les nuages. On les dit à voix basse. On y tient. Le matin sort les griffes. »

 

On retrouve ici la mer, dont le ressac donne le rythme, vide, plein, vide, plein. Dans l’écriture de Jean-Baptiste Pedini, il y a comme des trous sous la trame où quelque chose est tapi, quelque chose attend et cette sensation contraste avec la douceur apparente du peintre à petites touches. Le calme semble toujours sur le point d’accoucher.

 

Il y a la musique des mots, enfilés les uns après les autres, les uns aux autres, des perles sur un collier aux reflets changeants, toutes aussi précieuses les unes que les autres et pas une de trop. C’est beau, comme des bulles qui « vont dans le ciel, reliées en un chapelet d’ombres ». Tellement beau qu’on se laisse bercer et que le sens qui demeure toujours un peu comme caché, voilé, nous importe moins que cette berceuse qui va chercher nos douleurs, nos malaises, tout ce qu’on ne sait pas trop dire alors on ne le dit pas, et la musique nous berce sans pour autant effacer totalement l’inquiétude.

 

Il y a de la solitude dans l’écriture de Jean-Baptiste Pedini, une distance qui permet au regard de voir, de sentir, un pas de côté qui parle aussi à notre propre solitude, celle inhérente à la condition humaine, seule et reliée, comme ces perles sur le fil du collier. Le fil, l’âme qui respire sous l’eau du poème.

 

Dans Le ciel déposé là, Jean-Baptiste prend la lumière au bout de ses pinceaux, « une lumière monocouche qui en recouvre tous les recoins » ou qui « entre goutte à goutte pour surprendre l’enfance » et l’ombre jaillit alors aussi de toute part car « la lumière est friable, l’obscurité la réconforte ».

 

Un antidote au quotidien, cette lumière ocre que l’on prélève tel un sérum.

 

Pour échapper à l’ennui peut-être, chaque instant est comme sacralisé, happé dans une transcendance alors que rien pourtant ne demeure figé, car il faut « vider le jour cul-sec. En sentir les dépôts tandis que la mort presse ».

 

Cathy Garcia

 

 

201607201223-full.jpgJean-Baptiste Pedini est né en 1984 à Rodez. Vit et travaille en région toulousaine. Publications dans de nombreuses revues dont Décharge, Voix d'encre, Arpa, N4728. Des livrets publiés chez Encres Vives, Clapàs, – 36° édition et La Porte. Bibliographie : Prendre part à la nuit (Polder, 2012), Passant l'été (Cheyne éditeur, Prix de la vocation, 2012), Pistes noires (éditions Henry, 2014), Plein phare, Éditions La Porte, 2015.

 

 

 

13/10/2016

Seul le bleu reste de Samaël Steiner

 

estampes de Judith Bordas, éditions le Citron Gare, juin 2016

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87 pages, 10 euros.

 

Une traversée, voici ce qu’évoque ce recueil de Samaël Steiner. Ombre et lumière tissées par une langue dense et sensuelle. Traverser et être traversé et Seul le bleu reste. Des villes, des lieux, traversés par des corps, des corps qui marchent, des corps qui glissent, « Nous allons ensemble,/la rue n’est plus bordée de portes/mais de larges entailles, par lesquelles on peut se glisser/et apparaître ailleurs et autrement », des corps qui se touchent, des corps et des êtres que seul un voile de peau sépare, des corps qui se désirent, des êtes qui s’aiment, des corps ouverts souvent comme des fruits ou des poissons, des corps qui tombent, des corps comme des morceaux de pays traversés de guerre. « les corps sont là/la tête traversée » comme celle du danseur de la place Maïdan : « Il danse, /il a un trou rouge à l’arrière de la tête. » Ces corps « dont ne reste plus que cet amas de nerfs, noués et cette peau qui sans ton être n’est même pas le début d’un tambour » car voilà, le corps ne se suffit pas, il doit être habité, comme est habité ce recueil, habité d’âme et d’un cœur qui bat pas seulement pour lui-même, mais aussi et surtout pour l’autre. « Ton bras est ouvert tout le long de la rue, les passants longent tes veines pour rejoindre le fleuve. »

 

Et la parole elle-même est traversée, transpercée, poésie vêtue de jour et de nuit, de vie et de mort, qui puise à même les peaux et les os, en elle toutes frontières, limites, se dissolvent et le cœur de ce recueil tissé de routes et de passerelles, c’est bien ça, un chemin allant de l’unicité à l’union, l’universel « simplement un homme pour traverser la nuit » et qui dit union, dit aussi perte et séparation, le corps de l’autre et la maladie et la mort dans le corps de l’autre, et toujours l’amour, l’amour qui éblouit et bouleverse le lecteur, tout particulièrement dans les derniers poèmes du recueil. « Je t’aime avec tendresse,/je t’aime à retourner une ville »

 

Et seul le bleu reste, magnifique, sombre et lumineux à la fois, comme le sont les estampes de Judith Bordas qui l’accompagnent.                  

 

CG

 

arton414-9cb40.jpgSamaël Steiner est auteur à la fois pour le théâtre, la poésie et des enregistrements radiophoniques et éclairagiste (formé à l'ENSATT de Lyon pour le théâtre également, la danse et le cirque) deux pratiques qui se nourrissent l’une l’autre. Sa rencontre avec l'auteur, acteur et metteur en scène André Benedetto à qui est dédié ce recueil, fut décisive, autant pour le théâtre que pour la poésie. Ses précédents recueils ont été publiés dans de nombreuses revues, en France et à l'étranger. Vie imaginaire de Maria Moline de Fuente Vaqueros, récit poétique, est paru aux éditions de l'Aigrette en mars dernier. Seul le bleu reste est son deuxième livre.

 

 

 

 

19/04/2016

Résonances 54

Bienvenue à Calais – Les raisons de la colère, textes de Marie-Françoise Colombani, dessins de Damien Roudeau

Actes Sud, février 2016

 

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56 pages, 4,90 €.

 

 

Un petit format, des textes et des croquis sur le vif, 56 pages et il pèse des tonnes ce carnet, des tonnes de gâchis, des tonnes d’espoir, des tonnes d’injustice et d’absurdité, un peu de rêve, beaucoup de désillusions. Des élans aussi, nombreux, de la bonté, de la solidarité, pour porter tout ça, pour sécher la boue et les larmes, adoucir un peu la cruauté, mais pas la cacher non, bien au contraire, et c’est la raison d’être de ce livre dont les bénéfices et droits d’auteurs seront reversés à l’Association l’Auberge des migrants* : montrer sans fard, exposer « les raisons de la colère », refuser la honte, dénoncer l’intolérable, sortir des chiffres et des termes génériques : migrants, réfugiés, ou le moins connu « dublinés » - qui pousse de nombreuses personnes à brûler ou mutiler l’extrémité de leurs doigts afin d’effacer leurs empreintes - pour mettre des noms sur des visages, des personnes, des parents, des enfants, des adolescents, des jeunes étudiants, des boulangers, des avocats, des profs, des commerçants…. Et raconter quelques éclats de vie, qui trop souvent sont des morts absurdes, atroces…. Impardonnables.

 

Bienvenue à Calais oui, ce sont d’abord des chiffres. 2015, 1 million de personnes se réfugient en Europe en passant par la mer, 3735 : le nombre de morts ou disparus.

 

Bienvenue à Calais c’est aussi la démonstration d’un gouvernement impuissant, qui improvise, et celui-là ou un autre, ça serait du pareil au même, voire pire : désorganisation, des pansements ci et là sur des plaies non nettoyées, et surtout aucune notion de la dignité humaine, aucune. Une seule de ces histoires que pourrait vous raconter un homme, une femme ou un enfant, piégé à Calais, devrait suffire à ce que tout, absolument tout, soit fait pour, au cas par cas, trouver des solutions honorables. Impossible n’est pas français disait-on à un moment, et bien faut croire que si.

 

6000 personnes, c’est le nombre de personnes qui étaient dans la jungle en octobre dernier, sans compter tous les autres camps dits « sauvages ». 6000 personnes, 120 latrines. La « jungle », c’est 17 hectares dont une bonne partie en zone Seveso, avec un vent quasi permanent, l’humidité. Au Centre Jules-Ferry, dans la « jungle », 60 douches, une à deux heures d’attente, 6 minutes chacune. Les conteneurs chauffés et éclairés installés en camp grillagé à l’intérieur de la « jungle », contiennent chacun douze personnes en lits superposés, 1,16 m2 par personnes, mais aucun lieu abrité pour faire la cuisine, pas de douche, 80 toilettes pour 1500 personnes.

 

Parfois plus de 10000 kms parcourus, dans des conditions effroyables, pour rester bloqué à 30 km du but : l’Angleterre. 38 pour cent de personnes ayant de la famille là-bas, de quel droit les empêche t’on de les rejoindre ? Si les lois étaient appliquées, les mineurs devraient y être autorisés d’office, mais la loi n’est pas appliquée et les mineurs disparaissent ou meurent écrasés. Un grand nombre de personnes entassées à Calais parlent Anglais, langue qui se targue d’être une des plus parlées au monde. Chaque pays redoublant d’efforts dans la non-hospitalité, mis à part peut-être l’Italie et la Grèce aux premières loges et à qui on n’a aucune leçon à donner, où iriez-vous à leur place ? Quelque part où l’on vous comprenne non ? Est-ce si difficile à comprendre ? L’horreur que toutes ces personnes fuient et ont le droit de fuir, laissant derrière elles tout ce qu’elles avaient et beaucoup de morts aussi, d’êtres chers massacrés.

 

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Pour des Syriens le passeur demande 3000 euros pour aller de Calais en Angleterre, pour des Érythréens c’est 700… Combien coûte un aller simple par l’Eurotunnel ? On ne compte plus le nombre de personnes écrasées par des poids-lourds, électrifiées dans le tunnel.

 

Leurs actes désespérés ne sont pas le fruit d’un déséquilibre, d’un caprice, risquer la vie de ses enfants, de ceux que l’on aime, sa propre vie, ne se fait pas à la légère, est-ce si difficile de se mettre à leur place ?

 

Bienvenue à Calais raconte la vie qui s’organise tant bien que mal, les bénévoles, les associations, sans qui la « jungle » serait définitivement un enfer, des gens formidables, une école, une bibliothèque, des repas, des activités, de l’accompagnement, des soins, des personnes qui prennent des risques aussi, risquent l’illégalité au bénéfice de l’hospitalité, de l’humanité, des sourires, de belles histoires donc mais tellement de violence aussi, car toutes les personnes en difficultés attirent toutes sortes de prédateurs, ainsi un nombre grandissant de mineurs isolés ont totalement disparus.

 

Il faut lire ce livre, il faut le faire lire, même s’il est désespérant, s’il déborde de drames et de souffrances qui auraient pu être évités, qui auraient dû être évités et qui doivent cesser.

 

Elle est afghane. Elle s’est enfuie avec son mari et ses deux enfants. Sur le bateau qui les emmenait en Grèce, on lui a ordonné de faire taire son bébé sous peine de faire repérer l’embarcation. Elle l’a serré très fort contre elle, il est mort étouffé. Elle n’a pas voulu jeter son corps à l’eau. La nuit, pendant son sommeil, le passeur l’a fait. Il s’est trompé : c’est sa petite fille qui est partie à la mer.

 

Cathy Garcia

 

 *http://www.laubergedesmigrants.fr/ 

  

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marie-francoise-colombani.jpgMarie-Françoise Colombani est éditorialiste à ELLE et auteur, entre autres, de Pour l'amour de Massoud (XO, 2005) avec Sédiqa Massoud et Chekeba Hachemi et de Maintenant (Hachette Littératures, 2007), un livre d'entretiens avec Ségolène Royal. Elle a également participé à Millénium, Stieg et moi (2011).

 

 

damien-roudeau.jpgNé en 1981, Damien Roudeau, originaire de Montreuil, dessinateur au profil atypique, diplômé en arts appliqués (école Estienne) et titulaire d'une maîtrise d'arts plastiques, est un « globetrottoir », un « reporter graphique ». Pourtant pas vraiment l'âme d'un grand voyageur, il réalise qu'on peut partir pour des territoires inexplorés, en prenant simplement le temps de s'arrêter au coin de sa rue. Il choisit dès lors de vivre en immersion, pour mieux les comprendre, dans des mondes présumés clos, ou nécessitant une initiation (tribus électroniques, communautés Emmaüs, groupes de sans logis, usagers de drogues, squatters...). Portraits Cachés, une relecture de la loi contre les exclusions (prix du jury Grands Reportages 2002). Quand il ne tient plus à sa table à dessin, il réalise des reportages dessinés ou en BD pour l’édition, la presse (Le Monde, Casemate, Mag de la Seine Saint Denis), les associations (Aides, Médecins du Monde, Asud, AFR...) ou dans le cadre de résidences. Il est notamment associé au collectif Argos, rassemblement de dix rédacteurs et photographes engagés dans le journalisme documentaire.

 

 

 

 

08/02/2016

Résonances 53

Les maîtres du printemps d’Isabelle Stibbe

Serge Safran éditeur, août 2015 

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181 pages, 17,90 €.

 

« Ici vous entendrez parler acier, métallurgistes, syndicalistes, ici vous entendrez parler usines, nationalisation, chômage. Si pour vous ces mots sont synonymes de nuisances et de laideur, s’ils vous font l’effet de répulsifs, si vous prétendez qu’ils doivent être réservés aux colonnes des journaux, section économie ou société, refermez aussitôt ce livre ou, pour les plus modernes d’entre vous, éteignez votre liseuse, en tout cas passez votre chemin, ce texte n’est pas pour vous, autant vous prévenir tout de suite. Entre le ciel et la boue, préférez le ciel, c’est moins salissant. »

 

Voilà, le ton est donné, ce livre qui a autant de corps que d’âme, une écriture travaillée à la hauteur du sujet, est dédié avant tout « aux combattants sincères de Florange », puis dédié plus largement à tous les travailleurs de ces hauts-fourneaux de Lorraine qui ont fermé, les uns après les autres et dédié encore plus largement à la mémoire ouvrière, sans misérabilisme, sans naïveté. Fouillé, il vise avec justesse son but, mettre en lumière la dignité de cette classe considérée comme une sous-classe, classe qui après avoir été exploitée pendant plus d’un siècle, se voit maintenant mise à la rue, comme un encombrant obsolète.

 

Ici, il est question des hauts-fourneaux d’Aublange, une ville fictive qui rime avec « Hayange, Hagondange, Florange, Gandrange, Uckange », dans la très réelle vallée de la Fensch, sous les cieux gris d’une Lorraine fortement marquée par ses traditions minières et sidérurgiques.

 

L’histoire on la connait, c’est celle de Florange, le choc des annonces de fermeture, ou de « mise en sommeil » comme on dit des activités d’un ou plusieurs hauts-fourneaux, décidées par un propriétaire qui vit à l’autre bout du monde, ne s’intéresse qu’au cours de la Bourse qui elle ne s’intéresse certainement pas aux êtres, aux personnes, aux familles que la valse pochtronne de ses cours, assassinent de la façon la plus cynique qu’il soit.

 

Et puis il y a les médias avides de sensationnel, d’images fortes, mais rarement présents quand il s‘agit d’aborder le fond des sujets et les politiciens très poings levés en période électorale, promettant haut et fort ce qui deviendra ensuite vagues possibilités de relance « si l’horizon économique se dégage ». Ha, les jolies formules !

 

Vos cœurs sont aussi durs que les talons avec lesquels vous marchez sur la figure des pauvres. Jack London, Le Talon de fer.

 

La lutte acharnée de David contre Goliath, de l’ouvrier dont le statut a dégringolé du plus bas à plus bas encore : d’exploité il est passé à indésirable, quantité négligeable qu’on efface d’un clic de souris.

 

« Les parents quand ils faisaient la grève, c’était pour des augmentations de salaire. Les fils, aujourd’hui, ils font grève pour continuer à travailler. »

Certains se résignent, d’autres veulent prendre les fusils, ça finit par voter Front national, lequel se nourrit de la détresse comme le vautour de la charogne. Et puis d’autres, montent au front, au vrai front, celui qui demande de la détermination et du courage, car même lorsqu’on n’a plus rien à perdre, on peut encore perdre beaucoup. Pierre est l’un de ceux-là.

 

Pierre, de famille espagnole, arrivée en France alors qu’il avait huit ans. Pierre qui se voyait plutôt prof de sport ou musicien, mais certainement pas ouvrier des hauts-fourneaux comme son père. « Je me suis juré : jamais de la vie j’irai bosser là, plutôt crever. ». Jusqu’au jour où il découvre la coulée, fasciné. « C’est extraordinaire quand tu vois la fonte en fusion qui jaillit, ce feu qui se déverse avec une puissance incroyable et que tu assistes à ça, c’est tellement plus grand que toi que tu ne voudrais être ailleurs pour rien au monde, et là tu l’aimes ton usine, tu l’as dans la peau. Après, tu as beau revoir ce spectacle cent mille fois, tu ne t’en lasses jamais. » Car le travail de l’ouvrier, ça peut aussi être ça, malgré les difficultés, la pénibilité : une histoire d’amour.

 

Et puis des histoires d’amitié aussi, de la véritable cohésion sociale « toutes les nationalités rassemblées. Les Algériens, les Italiens, les Espagnols, les Portugais. (…) tout le monde se serrait les coudes  ». Il peut y avoir de la poésie dans les hauts-fourneaux comme partout, la poésie c’est dans le regard de celui qui regarde, dans la langue qu’on partage avec d’autres, avec des expressions comme vider le loup, pratiquer la sucette, faire une belle bonnette… Ce n’est pas seulement du rendement, de la sueur et des chiffres. C’est une aventure humaine, dangereuse aussi, on peut y laisser un pied, une jambe ou plus encore, et ça ne peut pas être juste balayé comme ça, d’un claquement de doigt, tout à la poubelle, sans autre justification que le cours de la Bourse.

 

« Tout à coup le silence. La boucheuse a injecté la masse d’argile réfractaire dans le trou de coulée. Un couvercle sur leur tombe. Cette fois c’est vraiment la dernière coulée. »

 

Friches industrielles et chômeurs longue durée.

 

« La flexibilité du travail, vous savez ce que ça veut dire ? Du chantage : « Mes conditions ou rien. » La précarité légalisée, institutionnalisée pour au bout du compte en revenir au travail journalier. (…) C’est ça le progrès ? Moi j’appelle ça avoir le pistolet sur la tempe. »

 

Le titre du livre, Les maîtres du printemps, fait référence à la citation de Pablo Neruda « Nos ennemis peuvent couper les fleurs mais ils ne seront jamais les maîtres du printemps ». Une phrase qui leur parle à ceux-là qui se battent pour leur usine « que le commun des mortels trouve laide, bruyante et sale ». Pour eux, « c’est une fleur qui a la robustesse d’une gentiane de montagne et qui aujourd’hui est devenue aussi fragile qu’une orchidée. »

 

Dans Les maîtres du printemps, trois hommes s’expriment en alternance. L’auteur nous invite dans leur tête, dans leurs pensées, même les plus intimes : Pierre Artigas, le syndicaliste, qui lutte avec ses tripes, dont la belle gueule et la prestance plait, bien malgré lui, aux médias, alors que ce qui importe là ce n’est pas de plaire, mais d’être entendu ; Max Oberlé, l’artiste contemporain, qui déteste être vieux, qui a le cancer, qui ne ressent aucune motivation à réaliser l’œuvre monumentale qu’on lui demande pour le Grand Palais et c’est un reportage sur les hauts-fourneaux de Aublange qui va lui donner cette motivation, il va leur commander la fabrication des pièces et faire une œuvre, une Antigone monumentale, en soutien au combat de ces sidérurgistes. Une soudaine prise de conscience « J’ai eu honte de moi, de toute ma vie de privilégié, peut-être, de mon égoïsme sûrement. Petite crise d’humilité qui ne me ressemble pas. »; et enfin Daniel Longueville, député, politicien donc, un des rares de son espèce à être issu justement de la classe ouvrière, une classe qu’il a trahie en quelque sorte aux yeux de sa famille cévenole. Une origine qu’il dissimule, dont il a honte, mais qui stimule sans doute son engagement pour sauver les haut-fourneaux d’Aublange.

 

C’est un puissant projecteur braqué sur la réalité sociale que nous livre ici Isabelle Stibbe, une réflexion sur l’humain, à travers les regards, les pensées et les souvenirs entrecroisés de trois hommes : l’ouvrier syndicaliste, l’artiste célèbre et le politicien ambitieux. Sont-ils au fond si différents ? Finalement celui qui doute le moins, c’est peut-être Pierre. Mais c’est surtout qu’il n’a pas le temps de douter, l’issue de son combat est une question de vie ou de mort sociale. Max lui ne bande plus, pense à la mort et pour la première fois de sa vie, son art lui parait secondaire. Daniel tremble à l’idée qu’on puisse voir l’ouvrier en lui, « cette angoisse pierreuse qui ne tarit jamais vraiment malgré les échelons gravis, les rêves réalisés », alors que lui se voit ministre, mais on ne peut complètement renier d’où l’on vient. Ambitieux Daniel, mais peut être pas totalement arriviste. C’est ce qui le différencie de ses pairs, car il a beau avoir emprunté l’ascenseur social, ça ne fera jamais de lui un des leurs. L’un de ceux qui n’ont jamais connu autre chose que l’univers étriqué de l’élite.

 

Les maîtres du printemps est un livre qui fait du bien, qui redonne même de la dignité au lecteur. On n’a pas besoin de voter à gauche pour le lire, c’est un livre sur l’humanité, sur ce qui pourrait faire voler en éclat le système des castes, car c’est bien de cela qu’il s’agit, de castes plus encore que de classes. En réalité aujourd’hui, le sort des personnes, des entreprises, des municipalités, de régions entières, de pays même, comme des politiciens, se joue au casino boursier. Les joueurs n’ont aucun scrupule et aucun compte à rendre. Le combat semble perdu d’avance « car comment lutter contre l’avidité de la finance, cette soiffarde qui ne se repait jamais ? »

 

Cela dit le dernier chapitre s’intitule « Espoirs ».

 

Je sais bien qu’à la fin vous me mettrez à bas ;

N’importe : je me bats ! je me bats ! je me bats !

Edmond de Rostand, Cyrano de Bergerac

 

Alors on laissera le dernier mot à Daniel, qu’on aimerait, non pas entendre dans la bouche des élus, on entend suffisamment de mensonges comme ça, mais qu’on aimerait voir dans leurs actes et plus encore dans les résultats de leurs actes :

 

« On ne peut pas vivre toute la vie sous les lois du marché qui ne sont pas des lois, qui sont seulement l’incarnation des instincts les plus bas comme le profit et l’écrasement d’autrui. L’homme vaut mieux que cela non ? »

 

Cathy Garcia

 

isabelle stibbe.jpgIsabelle Stibbe est née à Paris en 1974. Après des débuts dans le droit international, elle est responsable des publications à la Comédie-Française puis au Grand Palais, critique d’opéra… Actuellement secrétaire générale de l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet, elle enseigne également à l’Institut d’études théâtrales de l’Université Paris-III.  Elle a publié Bérénice 34-44, son premier roman, chez le même éditeur en 2013.

 

 

Cette note a paru sur http://www.lacauselitteraire.fr/

 

 

 

 

 

 

 

29/12/2015

Résonances 52

Indalo de Christian Saint-Paul – Encres Vives n°441

 

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avril 2015. Format A4, 16 pages, 6,10 €.

 

C’est à une très belle flânerie andalouse que nous convie Christian Saint-Paul dans ce 441ème Encres Vives, placé sous le signe de l’indalo, la figure préhistorique qui est devenu le symbole de la ville et de la province d’Almeria, et qu’on pouvait déjà voir peint sur les maisons en guise de protection contre les orages et le mauvais œil. Christian Saint-Paul a le don de nous faire vivre les paysages, les lieux et leur histoire au travers de son regard de poète doublé d’un talent de conteur, et il ne fait pas que raconter ce qu’il a vu, il nous le fait voir, littéralement, c'est-à-dire ressentir aussi.

 

« La nuit encore/le soleil étouffant/mutile la fermentation du sommeil/Nous vivons désormais/lovés dans ce désert/où la terre n’est que/poussière montant au ciel/ »

 

Christian Saint-Paul a le regard d’un poète convaincu, tel Machado, de l’absolu nécessité d’être homme, en toute humilité, un homme à qui rien n’échappe, ni la beauté des lieux ni « des îlots d’immeubles/parsemés le long d’avenues/vides – sans utilité-/témoignent de la chute folle de la finance. »

 

Le poète ne fuit pas le malaise, il l’affronte, le dénonce et ainsi « Nous apprenons à apprivoiser le vide/créé par l’appétence de l’homme. »

 

Pas d’Andalousie sans l’ombre de Llorca, pas d’Espagne sans le souffle fiévreux d’un Don Quichotte, les eaux fortes de Goya et les « yeux noirs de feu névrotique » d’un Cordobès. Christian Saint-Paul nous emporte à la rencontre de l’âme andalouse, du duende tapi dans ses tréfonds. Une âme trempée « dans le souffre du soleil ». Ombre et lumière, voilà l’Andalousie et « la Bible infinie des étoiles ».

 

Des pierres, des fantômes et des Vierges tristes, des enfants vifs sous des peaux brunes, de la ferveur et des brasiers lumineux. Des plaies de guerre, le sang des fusillés et des religions qui se côtoient dans de grands jardins, où coulent des fontaines, des forteresses et « les indénombrables châteaux en Espagne ! », des prières et « des rancœurs d’un autre âge qui agitent les cargos aux amarres. »

 

Indalo est un beau périple, oui, qui ne peut laisser indifférent, car pourrait-il y avoir meilleur guide qu’un poète amoureux de la terre qu’il foule, et dont il sait voir, tous temps confondus, l’endroit et l’envers, le visible et l’invisible, le bonheur comme les larmes ?

 

Cathy Garcia

 

 

St-Paul-200px.jpgChristian Saint-Paul, est un poète véritablement passionné de poésie, de la poésie qui met l’humain et la relation à l’autre au premier plan. Il anime depuis plus de 25 ans l’émission, « Les Poètes » (le jeudi de 20h30 à 21h) sur Radio Occitanie (98.3 Mhz) avec son compère Claude Bretin et de nombreuses émissions ont été consacrées à la poésie du monde. On peut les réécouter ici :

http://www.lespoetes.fr/emmission/emmission.html

Il avait créé sa revue, « Florilège », avec un autre poète, Michel Eckhard, dans le courant des années soixante. Brel avait accepté de les parrainer. Nous sommes encore avant 68, Christian Saint-Paul entre alors à Sciences Po, mais s’engage aussi activement dans la lutte antifranquiste. Il créera une autre revue, « Poésie toute » et plus tard encore en 1983, « Le Carnet des Libellules » où il publiera de nombreux auteurs.

 

Christian Saint-Paul a publié :

 

Les peupliers (Jeune Force Poétique Française éd., 1966) Les murènes monotones (Jeune Force Poétique Française éd., 1967) L’homme de parole (Caractères éd., 1983), préface de Michel Eckhard Prélude à la dernière misogynie (De Midi éd., 1984), avant-propos de Jean Rousselot, couverture illustrée par Gil Chevalier et illustrations intérieures de Jean-Pierre Lamon et de Lucie Muller. Les murènes noyées (Carnets des Libellules éd., 1985) Les murènes monotones (De Midi/Poésie Toute éd., 1987) Transgression (Carnets des Libellules éd., 1987), préface de Claude Vigée A contre-nuit (La Nouvelle Proue éd., 1988), préface de Jean-Pierre Crespel Tendre marcotte (Carnets des Libellules éd., 1988), avant-propos de Michel Eckhart Les ciels de pavots (Encres Vives éd., 1991) Pour ainsi dire (Encres Vives éd., 1992), préface de Jean Rousselot Akelarre, La lande du bouc (Encres Vives éd., collection Lieu N°108, 2000) L’essaimeuse (Encres Vives éd., 2001) Ton visage apparaît sous la pluie (Encres Vives éd., collection Encres Blanches N°61, 2001), couverture illustrée par Patrick Guallino, postface de Alem Surrre-Garcia L’unique saison (Poésies Toutes éd., 2002), préface de Gaston Puel, postface de Monique-Lise Cohen Des bris de jours (Encres Vives éd., 2003), couverture illustrée par Christian Verdun, postface de Michel Cosem L’enrôleuse (Encres Vives éd., 2006), postface de Georges Cathalo Tolosa melhorament (Encres Vives éd., collection Lieu N°184, 2006), édition bilingue occitan/français, postface de l’auteur. Entre ta voix et ma voix, la malachite noire de la voix d’une morte (Multiples, 2009) Les plus heureuses des pierres (Encres Vives éd. N°361, 2009) Vous occuperez l’été (Cardère éditions) Hodié mihi, cras tibi (Encres Vives éd., Collection Lieu n°217, 2010)

 

 

Résonances 52

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Serge Safran éditeur – 5 mars 2015

184 pages, 16,90 €.

  

C’est un véritable et déconcertant régal que nous sert ici Jean-Luc d’Asciano, en sept nouvelles, ciselées comme des joyaux rares, sept nouvelles étranges, dérangeantes, on en frissonne souvent. C’est beau et puis noir et mystérieux comme un lac profond. On navigue entre portraits de personnages atypiques, réalité sociale et contes initiatiques forcément un peu cruels, et drôles aussi. L’enfance y est très présente avec tout son potentiel de création et de destruction et puis des animaux, beaucoup d’animaux. En fait, c’est difficile à classer car c’est vraiment très original, l’auteur nous embarque dans un imaginaire d’une très grande richesse et on comprend tout de même que c’est le réel qui a servi de matériel de base, le réel comme une vase épaisse où puiser des choses qui paraissent si invraisemblables qu’elles sont forcément vraies. Il y est question des folies de chacun, des différences qui font que chaque humain est un continent à lui tout seul et de l’acceptation aussi, de la force du lien et de l’amour. Ainsi on y rencontrera bien-sûr une cigogne, qui a donné son nom à l’ensemble, mais aussi des frères siamois, une superbe trilogie chamane, inclassable, entre chasse aux cerfs, cirques et corbeaux, et puis un sdf doté d’antennes ultrasensibles qui trouve un abri sous la protection de l’esprit des ronces et un schizophrène reclus qui tente d’être lui-même dans un monde qui a du mal à lui laisser une place. Différentes façons d’y être justement, différentes façon de l’aborder ce monde, de le comprendre et quand la magie opère alors « la grimace arrive, la grande grimace, sa préférée : tout son visage se plisse, s’illumine, puis s’apaise en un immense, unique et calme sourire. »

Cathy Garcia

 

Jean-Luc d'Asciano.jpgJean-Luc A. d’Asciano est né à Lyon, mais a grandi à Nantes. Passe un doctorat de littérature et psychanalyse. Écrit des articles sur le roman noir, l’architecture, les arts contemporains ou la cuisine. Fonde les éditions de L’Œil d’or où il publie Petite mystique de Jean Genet (2007). Cigogne est son premier livre de fiction, premier recueil de nouvelles.

 

 

 

 

 

20/05/2015

Résonance 51

 

 

 

le-memo-d-amiens-de-jean-louis-rambour.jpgLe mémo d’Amiens de Jean-Louis Rambour, éd. Henry, coll. La main aux poètes, octobre 2014. Vignette de couverture : Isabelle Clement. 96 pages, 8€.

 

« C’est un pays étrange, cette ville, avec tous ces gens », c’est sur cette citation du Clézio que s’ouvre ce recueil, qui bien que tenant dans la poche, pèse son poids de vies humaines et d’un siècle condensé. 90 « poèmes-photos », 90 portraits de 14 lignes. Une ville, Amiens et des gens, des habitants. Des prénoms, quelques noms, des histoires, des rêves, des ambitions, des douleurs, des misères, des saloperies aussi de tout un siècle découpé en guerres, en entre-deux, en révolutions. « Ici Julia parle de la grande souffrance d’Amiens (…) La grande souffrance dit-elle Deux guerres mondiales À elle seule L’idée qu’on a pris forme humaine Pour vivre la somme des malheurs la note élevée Pris forme humaine pour offrir ses ruines » Toute cette grande machinerie de l’Histoire à coups de bottes, de pieds résolus, de pieds nus, de pieds noirs, d’escarpins tourbillonnant après l’amour, la grande marche de l’Histoire à coups de bombes, de bulldozers, de bâtiments qui s’effondrent, de bâtiments qui se dressent, de fermes qui disparaissent, de zones et d’entreprises aux noms anglo-saxons qui engraissent. Et les gens, les gens qui vivent tout ça, de gens qui habitent, font et défont la ville, des gens venus de là et d’ailleurs, tout plein de mémoire et de trous. On construit on construit Les ouvriers de Pi and Dji Ont besoin de murs autour de leurs lits De fenêtres pour imaginer des libertés Sans compter qu’il y a Good Year Cyclam Plastic Omnium Unither Scott Bader Vidam Whirpool Faiveley Mersen France Sans compter La guerre d’Algérie qui jusqu’ici distribue ses exils. Beaucoup de noms dans le mémo d’Amiens, un mémo c’est fait pour ça, pour ne pas oublier, les noms de personnes, noms de rues, de places, de quartiers et de ciel et de pays aussi laissés derrière, mais dont quelques graines sont venus les unes après les autres, fleurir la ville de couleurs nouvelles. De parfums nouveaux. Geneviève, Rémi, Georges, Laurent, Isabelle, Lucienne, Léon… A eux seuls, les prénoms, tout un poème. Nemrod venu du Tchad jusqu’à cette ville d’Amiens où L’eau ne fait que glisser dans les tuyaux de cuivre et où la misère pourtant est belle de ses salle de bains/Et ses terrasses de café où la bière est en or. Là où Boris flotte avec les nuages des gitanes/La bière sa petite odeur d’urine d’âne surie. Il y a le travail, ses travailleurs et ses exclus et il y a le foot.Daniel (…) estime qu’un ballon est un bon résumé/De l’aventure humaine Tous les globes d’ailleurs/Plus généralement Les globes et les nombrils. Jennifer, Chaïma, Yliès, Caetano, Germain, Gilles, Jacqueline. Gilles qui se fait appeler Njango. Habib, Jésus, Anna et puis les épiciers, Monsieur et Madame Tellier. On ne pèse plus les pâtes/Le riz, la levure On ne râpe plus le fromage/On ne surveille plus l’intégrité des grains de café/On ne se fait plus servir  C’est le début du non-partage/On apprend le mot de self-service On s’en repaît (…) Le curé tente d’excommunier le chewing-gum/Mais en vain/On entre dans l’ère du self et du look.

 

Le château d’eau du Pigeonnier devient le poste de surpression d’eau potable dépendant du département eau et assainissement/De la mairie d’Amiens sous la responsabilité de l’agent Matthieu Bernard. Les temps changent, tout change mais la nuit a t’elle perdu la manie misérable d’accoucher ses cauchemars chats noirs/Ses ogres bossus aux manches de chandail/Luisantes de pailles et du mucus des limaces ?

 

 

 Amiens sous la plume de Jean-Louis Rambour nous laisse découvrir son intimité, les dessous de ses visages innombrables, son grand théâtre… Ch’est nous chés tchots/Conmédiens/Chés viux cabotants d’Anmiens*.Le mémo d’Amiens est un hommage poignant, sensible mais surtout pas mièvre, au contraire digne, lucide, sans concession, hommage aux femmes et aux hommes, d’où qu’ils viennent, qui forment le vrai ciment des murs d’une ville, qui la font tenir debout, en lui offrant encore un souffle d’humanité, aussi chargé soit-il. - Cg  -

 

  

*(C’est nous les petits comédiens/les vieux cabotins d’Amiens, dans la chanson d’adieu des marionnettes traditionnelles picardes, par Maurice Domon)

 

 

  

Jean-Louis Rambour né en 1952, à Amiens, vit toujours en en Picardie.

 

 

 

 

 

 

 

r.jpgPieds nus dans R. de Perrine Le Querrec– Ed. Les Carnets du Dessert de Lune, collection Pousse-café, février 2015. 28 pages, 5 €.

 

 

 

Petit joyau ce pousse-café là, tête-bêche en plus : Pieds nus dans R. ou Barefoot in R. dans sa version anglaise, traduit en anglais par Derek Munn. Petit joyau car la plume de Perrine Le Querrec quand elle ne la laboure pas, vole au-dessus de la page, et il pleut des mots, il pleut de la langue de poète, de celle qui enivre, que l’on boirait encore et encore, jusqu’à tomber par terre ivre vivant ! Ce livre dédié à N. parle d’un il qui revient de R. pieds nus : j’ai perdu mes chaussure à R., me dit-il en arrivant. (…) R. qui se targue d’être la Ville, une ville tout en cadres en bordures en netteté. Comment cela a-t-il pu arriver ? Comment perdre ses chaussures, sa raison, son assise et son apparence, comment se délacer - ô savoureux double sens -, s’égarer, se soustraire aux codes de R., nation d’ordre, de discipline où le premier pas de l’enfant est calculé à la courbe du rendement de R. ? Oui, comment ? Dans un rythme entrainant, envoûtant qui galope sur la page comme une épidémie de pieds nus justement, on se laisse gagner par l’exaltation liberterre de ce nudisme, deux pieds, nus de chair de veines et d’os, de pieds sans semblants, sans artifices ni parures. Ô délicieuse impudence, n’hésitez pas, emparez-vous de ces petites pages de rien du tout, énormes, qui dévalent, osez cette vision insupportable, crue, cruelle mordante, miraculeuse. N’hésitez pas, déchaussez vous !    - Cg -

 

  

Perrine Le Querrec est née à Paris en 1968. http://entre-sort.blogspot.be/

 

 

 

17/01/2015

La Patagonie de Perrine Le Querrec

 

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Préface de Jean-Marc Flahaut, Ed. Les Carnets du Dessert de Lune, novembre 2014.

  

Lire Perrine Le Querrec c’est prendre un risque, prendre le risque de se faire engloutir. Les mots ici deviennent matière, tantôt gluante, paralysante, tantôt rêche, étrangleuse, tantôt lourde, étouffante, tantôt acérée, tranchante, de la matière sombre, grouillante et tremblante, puis soudain ils ont des ailes et tentent de s’échapper vers la lumière. Vers la Patagonie.

 

Ou bien ils s’écrasent. La pâte-agonie.

 

Il y est question d’enfance, de violence, de peur et de désespoir ravalés, d’extrême solitude. « Son enfance sent toujours le carnage ». Quelque chose qui ne se voit pas de l’extérieur, quelque chose que l’on peut trimballer en soi toute une vie, qui nous dévore de l’intérieur et personne ne s’en aperçoit. Personne ne s’en est jamais aperçu. Alors les mots tentent de donner consistance à cette grande béance, de faire apparaître l’indicible, l’invisible, tentative qui elle-même écartèle : faire à la fois apparaître et disparaître à jamais. Fuir.  « Il ne faut pas fermer la porte mais la claquer derrière soi et partir pour toujours ».

 

Les mots deviennent des encres à colorer le silence pour y faire apparaitre les non-dits, « la parole interdite embusquée derrière la porte close/la parole refusée bâillonnée en-dedans au dehors », des acides pour dissoudre ces murs qui retiennent les secrets qui rongent l’âme, des chimies diverses et variées pour que remontent de sous la terre tous les cadavres enterrés, les vers dissimulés. Toute la saleté enfouie.

 

On n’est pas dans l’écriture, on est dans l’alchimie, pour dégager la pierre passée au cou de celle qui se noie sans eau, pour dégager la pierre à écrabouiller le cœur. On ne lit pas Perrine Le Querrec, on avale, on mâche une réalité qu’elle nous enfourne, bouchée après bouchée, une réalité figée comme « sauce froide sur les tripes abandonnées dans l’assiette. »

 

De la douleur brute, interdite, non autorisée, non accueillie, à laquelle les mots ont ordre de donner forme, pour avoir prise sur elle, pouvoir la saisir à pleines mains et la briser, la détruire, l’achever en pleine tête.

 

Être fillette, puis femme, puis mère, la fillette enfermée dedans. Les nœuds gordiens de la famille. Le passé, le présent et le futur «l’effort du restant de sa vie ». Et ce sentiment de décalage permanent avec le dehors, avec l’autre. Incompréhensible. Alors il ne faut pas que ça se voit : « Tu es dehors. La tête haute. Les gens te saluent. Tu es des leurs. »

 

C’est cette chose avec laquelle on ne peut pas tricher qui donne tant de consistance, de densité, de force et de beauté, de magnificence même, à la langue de Perrine Le Querrec et la lire fait du bien. Peut-être pas à tout le monde, peut-être faut-il ce quelque chose en soi qui fait écho et que personne ne voit, dont personne ne s’est jamais aperçu. Un bien fou pour un mal fou. 

  

Ce petit quelque chose qui remonte à la genèse de l’être et qui fait que l’on est toujours au bord et « pas de cou autour duquel elle pourrait jeter ses bras pour s’accrocher, comme en a droit toute personne qui se noie. »

  

Toujours « trop près du bord. » et au loin pourtant, l’espoir encore d’une libre et vaste Patagonie.

 

Cathy Garcia

 

 

 

perrine le querrec.jpgPerrine Le Querrec est née à Paris en 1968. Ses rencontres avec de nombreux artistes et sa passion pour l’art nourrissent ses propres créations littéraires et photographiques. Elle a publié chez le même éditeur Coups de ciseaux, Bec & Ongles (adapté pour le théâtre par la Compagnie Patte Blanche) et Traverser le parc. Elle vit et travaille à Paris comme recherchiste indépendante.

 http://entre-sort.blogspot.be/

 

 

 

 

18/10/2014

Résonance 49

  

Ed. Sulliver, septembre 2013

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110 pages, 11 €.

 

  

Les Chroniques du Diable consolateur est un monologue du Bourven, l’auteur, qui s’adresse ici à sa compagne de malfortune : « Je nous vois cernés et haletant dans ce grand lit, Inhès ». Inhès aux adorables petites fesses. Un monologue poétique tout sauf monotone, qui prend sa source dans la chambre et le quotidien d’un couple, artiste, rsa, taf alimentaire, galère… dans Paris, or si la poésie a souvent pour fonction de transfigurer, ici c’est une transfiguration inversée, vers la face obscure. En effet, ce récit se place sous le signe des Ombres et de la lune avorteuse, des nuits insomniaques et des sommeils bavards. Les Chroniques du Diable consolateur sont le livre des terreurs nocturnes mais aussi celui de la fureur, où l’auteur enchaîne des textes-spasmes, oniriques et hallucinés qui parlent de la Réalité-nuit (saturée d’Ombres perverses), entre bad-trip et delirium tremens, pour exorciser une Réalité-jour, bien pire encore. Réalité-jour que l’on me tend et que l’on voudrait m’imposer par la force où même les campagnes sont tristes, jonchées de cadavres de chevaux, de vaches et de vieillards aux dos tout tordus. C’est donc et surtout aussi un livre-colère contre une société et une époque qui ne savent procurer qu’angoisses destructrices et impuissance désespérée et même si l’auteur s’enfonce dans la nuit-foutre-fugue-nuit, cela ne suffit pas pour apaiser la colère et la trouille. Voyage entre deux mondes, « Voyageant d’une douleur à l’autre ! D’une jouissance à l’autre !  Avec au bout du Fleuve Noir, quand la Seine devient Styx, Pluton et Proserpine fornicateurs, faisant cargaison de chair fraîche à bord de leur sombre péniche.

 

Yann Bourven dans la lignée des écrivains-poètes que l’on disait maudits, les visionnaires torturés, les mystiques contrariés, le regard exorbité sur l’invisible sans pour autant échapper à la merditude du réel, nous évoque des Baudelaire, Burroughs « J’étais là, une barre au crâne, comme nu, et les passants ressemblaient à des limaces géantes qui défilaient en rampant et en grognant dans la boue, survolées par des hiboux klaxonnant. » ou Lautréamont, Artaud, qui auraient longuement macéré à la sauce punk. « Non, je ne suis pas un ado attardé, merde !... ».

  

« C’est l’avenir qui nous torture ».

 

Le lit, le couple, le radeau de survie, le couple solaire malgré tout par opposition au couple maudit infernal et dévorateur, mais comment échapper aux cauchemars de la Réalité-jour sinon en se maudissant pour y échapper par la Réalité-nuit. « Caresse-moi et je te dirai comment je vomirai cette société et cette Europe mal famée. Je t’expliquerai ma politique sanglante, tu verras ! »  La Vraie-Vie ou le désert au bout du Fleuve Noir ? Lequel des deux est le pire ? Faut-il écouter Proserpine ?

 

- Cette Vraie-Vie est un leurre ! Si tu restes ici je te prédis une vie bête et sans saveur ! Une vie de routine et d’asservissement, d’ennui et de surconsommation ! Sois mignon, reviens ! Allez ! Au pied ! Tu feras partie de ma légende putréfiée ! »

 

Puisque Vie et Beauté sont tant malmenées dans la Réalité-jour aux écrans de nausée sexuelle, où l’amour balancé sur les trottoirs est dévoré par des chiensqui le chient quelques heures plus tard dans les jardins d’enfants,

 

« C’est la nuit (pilotée par la lune avorteuse) qui nous intéresse ! La nuit qui nous hurle ses poèmes épileptiques ! »

 

Et les amants s’accrochent l’un à l’autre. « Tes caresses sont précises et elles me lisent à tombeau ouvert. La mort, c’est ma peau que tu tends comme un voile dans la nuit. »

 

Ce sont des enfants en « folles virées dans Tragédie City. Enfants dépourvus d’innocence qui partent en vrille ».

 

« Nos noms s’affichent sur les murs de la ville froide. Avis de recherche. Perdus à jamais. Dans des nids de frelons. Dans la Réalité-nuit. On nous oubliera vite, tu sais. On nous oubliera. »

 

Et les amants baisent et baisent encore, le sexe comme flambeau d’amour rédempteur, « Je ne débande plus, regarde-là, elle est dure comme du bois ! Tâte ces veines diurnes qui surgissent une à une gonflées à mort ! De vraies racines qui palpitent ! ». Sexe défonce, antidote au venin de la trouille, au feu dévorant de la rage, mais pas assez puissant puisque « L’homme tourne en rond dans la pièce, marche autour du lit en se grattant le menton, en se claquant les joues et en se grondant la bite. Puis il se jette par la fenêtre. »

 

« Ci-gît l’espoir, ils ont assassiné la poésie-vérité ! me disais-je enfiévré. Ils m’ont eu, mais qui ? Qui tire les ficelles de la résignation ».

 

Portrait sous acide-vitriol et paradoxalement extralucide de notre époque, où « des vigiles métalliques nous expliquent qu’ils lacèreront nos enfants si jamais nous en faisons », ne passez pas à côté de ces Chroniques du Diable consolateur qui sonnent comme une alarme salutaire de poésie-vérité.

 

  

Cathy Garcia

 

 

 

sans-titre.pngYann Bourven est un écrivain français né le 17 octobre 1978 à Rennes. Il a déjà publié Face à la Mer (2001), Mon Héroïne (2003), La Course Éperdue du Gosse Enflammé (2004) et Les Fantômes te détestent (2006), parus aux éditions Diabase. Puis : Le Dérèglement (2009), Maclow, Ville-Fièvre (2011) et Chroniques du Diable consolateur (2013), parus aux éditions Sulliver.

 

04/02/2014

Résonance 47

                                        

Le plancher de Perrine le Querrec

Éditions Les doigts dans la prose, avril 2013.

 

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134 pages, 15 €.

 

 

 

Le plancher est un livre d’une densité singulière, qui au fur et à mesure confine à l’étouffement, et pour cause, l’histoire peinte ici raconte le basculement dans la folie de toute une famille. Peinte, car la langue dont use l’auteur est un matériau quasi organique qui est à elle toute seule, une œuvre d’art. La poésie n’y est pas un décorum, mais véritablement la seule langue possible pour formuler l’indicible, pénétrer l’intolérable et infuser la folie dans les tripes même du lecteur. Car si dans la première partie nous sommes encore dans la narration, dans la seconde nous culbutons du côté où la langue elle-même s’affole. Une langue pleine de terre, taillée au couteau, absolument magnifique cependant, flamboyante comme un crépuscule d’automne. Dans la troisième partie, elle nous immerge pour de bon dans un bourbier de démence.

 

La première partie est intitulée La souche. La souche, ce qui reste d’un arbre que l’on a coupé, les racines toujours plongées dans la terre, nourricière ou collet, c’est selon. Ici cette terre, cette terre de paysans, passera de nourricière à cocon toxique, jusqu’à ce que piège, elle se referme définitivement. Nulle métamorphose heureuse n’en sortira.

 

La famille, ils sont six. Le père, la mère et les enfants : Paule, Simone, Jeannot et Mortné.

 

L’histoire commence en 1930 quand Joséphine et Alexandre, le père et la mère, achètent une ferme dans le Sud, fuyant des problèmes avec les autres, là-haut dans le Nord. Joséphine, avec ses deux frères à l’asile, porte déjà en elle les germes d’une impossibilité de s’entendre avec qui que ce soit. Ils achètent donc une grande et belle ferme et en tant qu’estrangers, s’attirent immédiatement la haine et la jalousie des Deux-cents, les villageois d’à côté.

 

Dans cet univers déjà clos, trois enfants de plus viendront au monde. Paule était déjà née dans le Nord. Le dernier est mort né en plein champ.

 

Jean, qui ne sera jamais que Jeannot, est né en 1939, pour éviter au père la conscription, ce qui ne fait qu’alimenter sales murmures et jalousie du côté des Deux-cents. Quand aux six, « ils ont tous un air de famille, un air de désastre ».

 

La guerre passe et « Les années passent et avec elles les coups de hache, les éraflures, les entailles, les éviscérations. Les années avancent et elles essaient, les filles, de courir insouciantes, d’étudier bienveillantes, de grandir insouciantes. Les années passent et Jeannot tente de comprendre, d’aimer et de parler. Les années passent et les parents poursuivent l’œuvre de destruction, souterrainement aidés par les Deux-cents qui n’en finissent pas de maudire, de cracher, d’envier. 

 

(…)

 

Ce n’est pas un père, juste une forme de violence

Ce n’est pas une mère, juste une forme d’indifférence

Ce n’est pas une famille, juste une forme de récit

(…)

Une longue cohabitation avec l’inhabitable. »

 

(…)

 

Les parents ne sont jamais d’accord. Sur rien. Sauf pour persécuter les enfants. »

 

 

Et puis il y a ce jour funeste où Jeannot pénètre dans la grange et qu’il voit…

 

« - Tu n’as rien vu !

 

Je n’ai rien vu. Verrai rien. Jamais. Ni dans la grange, ni dans la chambre, ni dans le champ. La bête je la vois pas. La bête aux yeux dilatés de peur. »

 

Alors Alexandre, le père, le colosse, l’abuseur, deviendra l’ENNEMI. L’ENNEMI qui commande au cerveau de Jeannot. Ne rien voir.

 

« Alexandre bine et bêche et sillonne, brutalise. Passe et repasse sa charrue. Paule a de la terre plein la bouche, plein les yeux, jupe relevée sur son ventre neuf. »

 

Jeannot a dix-huit ans, il est amoureux. Amoureux de Destinée. Fille du village des Deux-cents qui ne voient pas cela d’un bon œil. Jeannot a dix-huit ans, son cœur sera pulvérisé. Il va partir, il part, ira verser plus de saloperie encore sur ses plaies. Il part pour l’Algérie.

 

Jeannot parti tuer, Simone partie avec un mari pour ne plus jamais revenir, Paule restée avec la graine de douleur que l’ennemi a semé en elle, l’EnfantX et les voix des Deux-cents qui vipèrent plus que jamais, jusqu’à l’agression physique. Paule, la labourée, commence à basculer. Le père rattrapé par le bouche à oreille, l’irracontable qui s’ébruite à tout va, le père : pendu dans la grange. Jeannot doit rentrer.

 

« Jeannot sera toujours le mutilé, suspendu au crochet, sur les murs épais de la ferme, blessé aux épines de silence cloués aux portes des granges pour éloigner le mal qui est le bien, mais qui le dit ? »

 

Nous entrons alors dans la deuxième partie, Les branches, où « s’ouvre le gouffre des douze longues années de solitude »

 

« Tout ce qui était au père, tout ce qui était le père, Jeannot le laisse pourrir. » Ce qui reste de la « famille » se referme sur elle-même, « mi-humains, mi-bêtes, ils n’existent plus, deviennent innommables, désintégrés, sauf à visser plus fort leur masque de fou. »

 

Tout ira alors crescendo dans le non-sens de la désintégration, de la dissolution, de la décomposition, jusqu’à la troisième partie, où la mère déjà enterrée sous le plancher, où Paule erre dans ce qui reste de la ferme envahie par la végétation et la putréfaction. Jeannot lui, ne décolle plus du plancher, à plat ventre, il grave dans les planches, au couteau, à s’en faire saigner les mains, il grave tout. Parce qu’il n’a pas trouvé un seul bout de papier dans toute cette désolation et qu’il doit conjurer trente-deux ans de silence. Il grave, saigne à blanc le plancher.

 

« Si Jeannot le veut, bois devient papier. »

 

« Ceci est malangue !

 

Allongé dans ma litière de copeaux je touche les lettres, je sais ce que je dis. Je dis que j’ai vu. Je dis que ma rétine, ma vue, mon œil et les images. Je dis les abus. Je dis noir sur noir. Je dis et ne vacille pas. Je dis ce qu’ils ne m’ont pas raconté. Leurs interdits. Je dis à leur place, je dis à leur faute, je dis à leur face, je dis à leur tête. Je dis ma puissance. C’est à vous de me regarder maintenant. »

 

Cinq mois de travaux forcés à plat ventre sur le plancher, à plat ventre sur le corps pourrissant de la mère. Jusqu’à la mort.

 

Restera Paule, SURVIVANTE, la première et la dernière.

 

Le plancher de Jeannot a été présenté lors de l’exposition Écriture en délire à la collection de l’Art Brut, à Lausanne, du 11 février au 26 septembre 2004. Ce plancher existe et il est placardé sur les murs de l’hôpital Sainte Anne, dans le 14è arrondissement de Paris, où il est toujours visible et rend justice à tous les Jeannot, toutes les Paule, tous les enfantsX et les Mortnés… On en trouvera des photos à la fin de ce livre.

 

Un livre d’une beauté saisissante, portrait choc d’une certaine réalité du monde rural d’antan, entre autre, un livre hybride dans sa construction, qui dissout les frontières entre prose et poésie et met comme le souhaite ses éditeur, les doigts dans la prose. Nous en ressortons absolument électrifiés, ébahis et profondément fouillés de l’intérieur.

 

Cathy Garcia

 

 

 

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Le plancher photographié par Martin d'Orgeval

 

 

 

 

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Perrine Le Querrec est née à Paris en 1968. Elle hante les bibliothèques et les archives pour assouvir son appétit de mots et révéler les secrets oubliés. De cette quête elle a fait son métier : recherchiste. Les heures d’attente dans le silence des bibliothèques sont propices à l’écriture, une écriture qui, lorsqu’elle se déchaîne, l’entraîne vers des continents lointains à la recherche de nouveaux horizons. Perrine Le Querrec est une auteure vivante. Elle écrit dans les phares, sur les planchers, dans les maisons closes, les hôpitaux psychiatriques. Et dans les bibliothèques où elle recherche archives, images, mémoires et instants perdus. Dès que possible, elle croise ses mots avec des artistes, photographes, plasticiens, comédiens.

Bibliographie :

 

« Jeanne L’Étang »,  Bruit Blanc, avril 2013

« De la guerre », Derrière la salle de bains, 2013
« No control », Derrière la salle de bains, 2012
« Bec & Ongles », Les Carnets du Dessert de Lune, 2011
« Coups de ciseaux », Les Carnets du Dessert de Lune, 2007


Site :
http://www.perrine-lequerrec.com/
Blog: http://entre-sort.blogspot.com/

14/12/2013

Résonance 46

 

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Albin Michel octobre 2012.

 

 

 

Si on a eu la chance de suivre Corine Sombrun depuis le début de ses incroyables, mais bien réelles aventures, nous ne pourrons qu’apprécier au plus haut point ce nouveau livre, qui raconte la vie d’Enkhetuya. Cette femme chamane tsaatane a initié pendant de longues années Corine Sombrun, après que celle-ci soit inopportunément, et bien malgré elle, se soit retrouvée en transe dans la peau d’un loup, alors qu’elle participait à une séance chamanique chez un autre chamane, afin d’en faire des enregistrements sonores pour la BBC. C’est ce que Corine Sombrun raconte dans son livre Mon initiation chez les Chamanes (Une Parisienne en Mongolie) paru chez Albin Michel en 2004. Cela dit son séjour d’alors en Mongolie n’était pas totalement dû au hasard. Si on lit son tout premier livre, Journal d’une apprentie chamane, paru en 2002, on apprendra que lors d’un séjour chez un ayahuascuero en Amazonie, où elle était partie suite à la perte d’un être très cher, elle s’était mise à chanter, lors d’une cérémonie sous ayahuasca, des chants diphoniques qu’elle ne connaissait pas du tout, mais qui lui avait indiqué sans qu’elle comprenne pourquoi, la voie vers la Mongolie où est pratiquée cette technique de chant traditionnelle. Ce qui est bien avec Corine, c’est que toute son histoire, depuis le départ et dans chacun de ses livres, elle nous la raconte avec simplicité, beaucoup d’humour, malgré la grande douleur qui en est à l’origine, et aussi une grande humilité. C’est une femme intelligente, sensible, douée, la tête bien sur les épaules et ses livres sont bien loin des ouvrages new-ageux un peu foireux et racoleurs. Ses aventures sont authentiquement extraordinaires, de l’Amazonie à la Mongolie, où elle reviendra tous les ans pour continuer sa formation de chamane, en passant par son face à face avec elle-même à Paris, qu’elle raconte dans Les tribulations d’un chamane à Paris (Albin Michel, 2007), avec toutes les peurs et les doutes que ne pouvait manquer de provoquer ce grand écart entre une culture moderne et une culture puisant ses savoirs au fin fond des âges les plus reculés de l’humanité, mais cependant des savoirs aux conséquences et aux répercussion bien réelles, jusqu’à la rencontre, qui elle non plus n’est pas hasardeuse, avec Harlyn Geronimo, l'arrière petit-fils du célèbre apache qui a lutté pour la liberté des natifs américains à la fin du 19ème siècle et qu’elle raconte dans Sur les pas de Geronimo (Albin Michel 2008). Corine Sombrun fait ainsi office de passerelle entre la Mongolie et les cultures amérindiennes, qui ont sans aucun doute de lointaines origines communes. Aussi, pour en revenir à L’esprit des steppes, après avoir raconté sa propre histoire et les rencontres qui ont suivi, il est naturel que Corine Sombrun ait eu envie de raconter Enkhetuya, de raconter qui est cette incroyable femme chamane qui l’a initiée tout au long de ces années, plusieurs mois par an, au milieu de la steppe et des rennes.

 

 

Après avoir posé le contexte historique depuis 1915, Corine Sombrun nous entraine donc en 1964, en pleine taïga et en plein communisme, où la petite Enkhetuya âgée de 7 ans, vit avec sa famille, des Tsaatans nomades et éleveurs de rennes. A travers la rude vie de la fillette, puis de la femme au caractère exceptionnel, Corine Sombrun nous raconte aussi le sort de ce peuple nomade, qui en quelques décennies, a basculé d’un mode de vie autarcique identique depuis des millénaires à une société de consommation et de tourisme, subissant les ravages de la télévision et de l’alcoolisme, après avoir traversé non sans mal les persécutions et l’oppression du régime communiste, qui punissait les pratiques chamaniques de la peine de mort. Cependant la mère d’Enkhetuya, elle-même chamane ayant continué de pratiquer dans le secret, voyant que sa fille ne pourrait pas faire autrement que de répondre à l’appel des esprits, sans quoi elle tomberait gravement malade, la fera initier par un vieux chamane. Lorsque Corine bien plus tard, sera amenée chez elle par le chamane Balgir, l’ayant reconnu comme une des leurs, le chamanisme en plus de l’élevage de rennes, sera au contraire devenu un moyen de subsistance pour les Tsaatans, grâce au tourisme, mais les pratiques culturelles encore très présentes  disparaissent cependant à grande vitesse  et c’est aussi le but de ce livre, témoigner d’une culture qui après avoir survécu à 70 ans de communisme, risque de disparaître à jamais, avalée par une mondialisation galopante. Quand Corine Sombrun rencontre Enkhetuya, en 2001, elle « vivait sur la rive ouest du lac Khovsgol, à cent quatre-vingt quinze kilomètres au sud-ouest du lac Baïkal. (…) Les Tsaatans ne comptaient plus alors qu’une trentaine de familles, réparties de part et d’autre de la rivière Shisged. Une population et une culture en voie de disparition, m’avait-on dit. Mais j’étais loin d’imaginer qu’en seulement dix ans, j’allais être le témoin d’un effacement bien plus rapide que celui annoncé par les prévisions les plus pessimistes ». L’écriture de Corine Sombrun a le pouvoir de nous captiver, Les esprits de la steppe se lit et se savoure comme un roman, on pense d’ailleurs à l’écrivain mongol Galsan Tschinag, mais il faut aussi en comprendre l’importance, car justement si la réalité dépasse bien souvent la fiction, il faut que cela puisse aussi faire prendre conscience de l’état du réel et de la nécessité urgente de préserver la richesse des diverses cultures et savoirs de l’humanité. Il faut de même lire les autres livres de Corine Sombrun, si on veut saisir l’envergure de cette aventure à la fois extérieure et intérieure, une aventure qui est loin d’être terminée. Après avoir frappé à pas mal de portes de chercheurs et scientifiques qui lui ont donné des adresses de psychiatres, Corine qui entre temps est passée par l’Alaska où elle a rencontré le chef d’une communauté d’Indiens Athabaskans, a enfin trouvé un chercheur digne de ce nom : Pierre Etevenon, ancien directeur de recherche de l’Inserm, et qui a déjà fait de nombreuses recherches sur l’état du cerveau des méditants et de ce qu’on appelle les « états modifiés de conscience ».

 

 

 

Il l’a mise en contact avec d’autres chercheurs, et Corine a dû apprendre à reproduire la transe induite par le tambour chamanique, celui grâce ou à cause duquel elle devient loup, bond et hurlements à l’appui, mais sans tambour, afin de pouvoir être étudiée en laboratoire, ce qu’elle a réussi à faire. La voilà donc maintenant cobaye, car les fait sont là, sous l’effet de la transe Corine a des capacités qu’elle n’a pas dans la vie de tous les jours, et les résultats des premières expériences ayant eu lieu en 2007, qu’elle nous livre à la fin du livre, ne sont que le début du nouvelle histoire à venir, une plongée dans l’esprit humain, dans ces capacités ignorées, le lien entre savoirs immémoriaux et ce que nous sommes aujourd’hui. C’est plus que passionnant, c’est énorme ! Oui Corine Sombrun a un destin hors du commun, son loup fait le pont entre les cultures chamaniques qui nous relient à la source originelle de l’humanité et le monde d’aujourd’hui auquel elle appartient entièrement. Merci à elle d’aider ainsi au ré-enchantement du monde. Nous attendons la suite avec une très vive impatience !


Cathy Garcia


 

 

 

corine-sombrun.jpgCorine Sombrun passe son enfance en Afrique à Ouagadougou (Burkina Faso). De retour en France elle se consacre à des études de Musicologie, piano et composition. Lauréate de concours nationaux et internationaux, elle obtient une bourse de l’Office Franco Québécois pour la Jeunesse et part à Montréal, étudier auprès de performers multimédia et de compositeurs. En 1999 elle s’installe à Londres, où elle travaille comme pianiste et compositrice : Sacred Voice Festival of London (Création d’une pièce pour piano préparé et percussions iraniennes avec Bijan Chemirani), Drome London Bridge Theater («The Warp», pièce-performance de 24h mise en scène par Ken Campbell), BBC World Service, Turner Price, October Gallery, 291 Gallery, Price Water House Cooper Atrium Gallery… Puis fait des reportages pour BBC World Service, dans le cadre d’un programme sur les religions. En 2001, au cours d’un reportage en Mongolie, le chamane Balgir lui annonce qu’elle est chamane. Dans cette région du monde, les chamanes accèdent en effet à la transe grâce au son d’un tambour spécifique. Un son auquel, lors de cette première expérience, elle réagit violemment, jusqu’à perdre le contrôle de ses mouvements. Pour Balgir, elle a bien les capacités chamaniques et « sa voie » dit-il, sera de suivre leur enseignement pour les développer. Elle va ainsi passer plusieurs mois par an à la frontière de la Sibérie, auprès de Enkhetuya, chamane de l’ethnie des Tsaatans, chargée de lui transmettre cette connaissance. Après huit années d’apprentissage – au cours desquelles elle sera un sujet d’étude pour les anthropologues Lætitia Merli (EHESS, Paris) puis Judith Hangartner (Université de Berne) – elle devient la première occidentale à accéder au statut d’Udgan, terme mongol désignant les femmes ayant reçu le « don » puis la formation aux traditions chamaniques. En 2002 elle publie chez Albin Michel le premier récit de ses aventures, Journal d’une apprentie chamane (Albin Michel 2002, Pocket 2004), traduit en plusieurs langues.  Suivront, Une parisienne en Mongolie (Albin Michel 2004, Pocket 2006), Dix centimètres loi Carrez (Belfond 2004), Les tribulations d’une chamane à Paris (Albin Michel 2007, Pocket 2009), Sur les pas de Geronimo (Albin Michel 2008, Pocket 2013) bientôt traduit en américain,  et Les esprits de la steppe (Albin Michel 2012). En 2005 elle part au Nouveau Mexique rencontrer Harlyn Geronimo, medicin-man et arrière petit-fils du célèbre guerrier Apache. Selon une légende Apache en effet, ce peuple serait originaire de Mongolie. Ensemble, ils vont échanger leurs connaissances respectives sur les traditions Apaches et Mongoles et faire un voyage-pèlerinage jusqu’aux sources de la Gila, le lieu de naissance de Geronimo. De ces mois de complicité va naître l’idée du livre  Sur les pas de Geronimo, l’histoire de cette rencontre et l’unique récit de la vie de Geronimo, racontée par l’un de ses descendants directs. Parallèlement à ses voyages d’étude, Corine Sombrun est compositrice pour différentes sociétés de production, donne des conférences et poursuit son travail sur les États Modifiés de Conscience. Son expérience dans la pratique de la transe chamanique et sa capacité à l’induire par la seule volonté  intéresse désormais les scientifiques. Elle collabore depuis 2006 avec le Dr Etevenon, Directeur de recherche INSERM honoraire. Il l’a mise en relation avec différents chercheurs dont le but est de découvrir les mécanismes physiologiques liés à cet état de Transe (État de conscience volontairement modifié) et son influence sur le fonctionnement des hémisphères cérébraux. Les premiers résultats (obtenus en 2007 par analyses d’EEG sous la direction du Pr. Flor-Henry / Alberta Hospital – Canada) ont montré que cette transe chamanique, dont les mécanismes d’action sur le cerveau restent inconnus, modifiait effectivement les circuits du fonctionnement cérébral. En repoussant les limites des connaissances actuelles, ces résultats ont ouvert de nouvelles perspectives et sont à l’origine du premier protocole de recherche sur la transe chamanique mongole étudiée par les neurosciences ; Une tentative d’exploration des phénomènes liés aux capacités du cerveau humain et des fondements neuronaux de la Conscience.  (Source : site de l’éditeur)

 

 

 

Site de l’auteur : http://www.corinesombrun.com/

 

 

 

 

 

 

19/06/2013

Résonance 45

L’éponge des mots – Saïd Mohamed – Les Carnets du Dessert de Lune – 2012. 128 pages, 12€.

 

 

 

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L’éponge des mots est un livre sans commencement, ni fin, dans lequel on entre, puis on s’assoit et on écoute. On écoute un compagnon qui nous passerait la bouteille, on boirait à même le goulot, sans faire de manières, avant de la repasser à un autre, qui serait là aussi, quelque part au bord du monde, parce que toutes les routes ont déjà été arpentées, tout a été dit, et pourtant nul n’a encore trouvé le remède au mal de vivre.

 

L’éponge des mots éponge le trop plein.

 

Pas de gloire à se combler d’alcool

Pour s‘inventer des cataplasmes.

 

Boire encore et tordre le cou aux sortilèges.

 

Capitaine au long cours veillant sur l’histoire du hasard.

 

Taillader son chemin dans l’aventure des rues lisses.

 

 

Tel un Ulysse qui ne retrouvera jamais son port. Les mots eux-mêmes deviennent éponge pour absorber le trop plein d’amertume, de vanités, de désillusions, de chagrins rouillés. Un trop plein qui n’a d’équivalent que la béance du manque d’amour.

 

Revenir sur ton ventre noyer ma détresse à l’hôtel des carnages

en soudoyant le gardien de nuit

après une errance de bar en bar

pour resquiller la lumière

 

Lorsqu’on va chercher très loin ce que l’on ne trouvera jamais, le voyage devient errance, parce que depuis longtemps nous sommes perdus à nous-mêmes.

 

Dans cette nuit espagnole, tu pointes un doigt vers le ciel

et désignes l’aube avec sa rivière

roulant des perles noires.

 

(…)

Je jure de ne plus savoir retourner chez moi.

 

Car vivre c’est Être au monde avec ses pertes de lumière, des voiles trouées et ces haubans qui sifflent au moindre vent.

 

Dans L’éponge des mots, Saïd Mohamed nous livre son désenchantement, et à chaque page pourtant, on trébuche sur des pépites. Si les larmes sèchent vite aux vents des quatre coins du monde, les mots eux, n’ont pas fini de couler.

 

nous ne sommes pas devenus fou subitement,

cela a demandé du temps.

 

D’abord, on a vu l’étrange plaie

qu’est la joie dans les yeux des autres.

 

(…)

 

Pris dans la tourmente des loups dépouillés

qui guettent l’étrange et le dérisoire.

 

Partout avec ces mots de pauvre, aller

dans la perception des miroirs

en traversant sur les passages cloutés.

 

 

Les mots vomissent leur impuissance à changer le monde.

 

Il n’est de sommeil plus puissant

Que notre intelligence à ne pas vivre

 

(…)

L’idiot va à ses ratages comme à une science exacte,

Seule raison valable pour achever cette bouteille.

 

Quelle autre sagesse peut évoquer un tel carnage ?

 

 

Le voyageur va chercher ailleurs quelque chose qui lui ferait croire qu’il vit plus intensément.

 

La dentelle des jours nous pousse à faire escale

dans les ports aux romances inachevées,

à chercher dans la multitude des petits riens

ces choses de peu qui manquent le plus.

 

 

Plus c’est loin et plus on espère trouver cet autre chose qui nous ferait nous-mêmes autre.

 

J’ai connu les ventres outragés et le rire des singes,

L’ombre du feu avec dans la bouche

Les cendres des morts comme seule preuve de vie

Et combien de corbeaux, de singes, de najas,

D’étranges banyans et d’immenses

Oiseaux de nuit.

 

Mais il y a quelque chose de définitivement voué à l’échec dans cette quête, des courants contraires aux chercheurs d’intensité, des trésors éphémères qui fondent comme goutte d’eau au soleil.

 

Des éclats de possibles,

des bribes de rien dans le silence résorbé des villes

et des hommes de papier mâché

au bar des illusionnistes.

 

(…)

Partout être à contretemps,

à contre-emploi, à contresens du flux

dans le décalage permanent,

fuir quand tout converge.

 

Grande est la désillusion, quand on découvre les coulisses de ce qui n’apparait au final, comme rien d‘autre qu’un grand cirque pathétique.

 

Qu’auront nous dit vraiment ?

 

Le silence est préférable à ces babils,

ces faux-savoirs,

ces mensonges appris comme une leçon.

 

Ces bribes de rien, de tout, d’abject aussi, récitées par cœur

quand le plus grand dénominateur commun ouvre sa gueule

dans l’immonde barnum du tube cathodique,

ce rectum de la pensée qui souille

tout ce qu’il touche.

 

Saïd Mohamed sait ce qui pousse à Parcourir le monde comme le sang bat les veines à la recherche de l’instant qui rend caduc tous les autres. (…) et la promesse toujours la promesse d’autres choses encore.

 

Le voyage, la fuite, la solitude et l’oubli impossible.

 

Accolé aux murs des villes, ton visage, ton sourire obsédant, ton ventre au mien accroché, où dedans le vent s’engouffre, dans le salpêtre, la crasse, l’odeur des poubelles, je t’ai cherchée.

Dans le repli de l’indifférence j’ai appris à regarder avec cette habitude à qui rien n’échappe, en tous lieux j’erre seul, heurté à la raison qui maintient les êtres dans leur camisole. Partout où tu as posé les pieds, je retourne la terre. J’hésite à te nommer, pour laisser en friches ces souvenirs qui me reviennent, m’accablent et me jettent dans les bras d’hier.

 

Saïd Mohamed sait qu’il est difficile de vivre en ignorant son ombre, elle se tord et crie si on marche dessus.

 

Tout au long de son livre on sent peser cette ombre qu’aucune destination, si lointaine fut-elle, aucun alcool, ne sauraient dissiper.

 

Tous ces arbres morts qui s’évertuent à lancer au ciel des branches pour s’y pendre…

 

Et pourtant, nous confie t-il, ma raison demeure dans l’agitation du monde, de ces villes juchées les unes sur les autres, où dans l’ennui les hommes se laminent, se chevauchent.

 

Dans la troisième partie du livre, il nous ramène à un « Ici et maintenant ». Une sagesse que connaissent tous ceux qui savent qu’il est vain de tenter d’être ailleurs, que dans ce laps de temps présent. Et si les souvenirs sont toujours là, en filigrane, il est temps de tirer un trait et Saïd Mohamed est sans doute un de ces êtres brûlés au feu de la passion comme de la lucidité, cette lucidité féroce qui pousse à n’importe quel extrême pour lui échapper, en vain.

 

Nous n’avons pas grandi malgré le poids sur nos épaules.

Prisonnier de l’enfance, on croit être devenu un autre

en refusant l’idée que seul le corps change.

 

L’éponge des mots est comme un fleuve qui s’écoule, qui déborde parfois, puis se calme à nouveau, qui remonte le temps aussi bien qu’il file vers une hypothétique embouchure.

 

On relit ce qu’on a écrit sans le reconnaître.

Ivresse de la prière païenne qui se nourrit d’elle-même

À laquelle aucun parler n’est comparable.

Ce mystère ne nous appartient pas.

En bouche vient le fleuve,

Message jamais interrompu ni commencé.

 

Il y a l’ombre, mais aussi un flot de lumière, au sein même de ce qui peut sembler comme un constat désespéré.

 

Dire l’instant émerveillé devient insolence

Aux hommes obscurcis par trop de misère.

 

L’auteur sait qu’avec les mots on peut tout inventer et il a gardé Des affamés (…) les vertus de l’illumination, les tenailles du silence et la tyrannie de l’aube.

 

En d’autres termes, le chant et la soif du poète, mais il s’interroge sans cesse, il nous interroge.

 

Comment apprécier l’insolence des moineaux et convaincre l’ombre du bien-fondé de la lumière

Survivre aux ratages de l’existence et à cette nostalgie qui éreinte.

 

Il faut avoir touché le fond pour en connaître la texture réelle et savoir si bien en rendre compte.

 

Le mal de vivre n’a pas de nom, inquiétude rebelle, cœur sans raison.

 

Le voyageur a vu la face périmée du rêve et le poète l’a bue jusqu’à la lie.

 

L‘insulte nous a cueillis au cœur de la joie. Déplumé l’oiseau aux sept couleurs. Sidaïque l’oncle Jo des Amériques. La petite Jeanne s’injecte de l’héroïne.

Comme des orphelins, efflanqués nous ne croyons plus en rien. Nous avons vu tant de désastres, de boue ruisseler des montagnes, de louves pleines les flancs ronds, de vagabonds pointer sur la carte du ciel une étoile rouge.

 

Et comme ces marins condamnés à errer d’île en île, lui comme nous sommes étrangement ballotés entre l’histoire d’un monde aux urgences de grisaille et l’impatience de vivre.

 

Saïd Mohamed n’a certainement pas fini d’essorer, encore et encore, L’éponge des mots, et c’est tant mieux !

 

 

Cathy Garcia

 

 

said_mohamed par bénédicte Mercier.jpg©photo de Bénédicte Mercier

 

Saïd Mohamed, né en 1957, en Basse-Normandie, d’un père berbère, terrassier et alcoolique et d’une mère tourangelle lavandière et asociale, il a passé son enfance et son adolescence à la DASS. Nomade dans l’âme, il a été tour à tour, ouvrier imprimeur, voyageur, éditeur, chômeur, enseignant. Chef de fabrication dans le secteur éditorial, il a enseigné au BTS édition à Toulouse et poursuit désormais son enseignement à Paris, dans le cadre de la prestigieuse École Estienne.

 

Romans
Un enfant de cœur, Éditions EDDIF, Casablanca, 1997.
La Honte sur nous, Éditions Paris Méditerranée, 2000. Éditions EDDIF, Casablanca, 2000 (réédition 2011, Ed. Non–lieu).
Le Soleil des fous, Éditions Paris Méditerranée, 2001.
Putain d’étoile, Éditions Paris Méditerranée, 2003.

Poésie
Terre d’Afrique, S’éditions, 1986.
Mots d’absence, Le Dé Bleu, 1987.
Délits de faciès, Le Dé Bleu, 1989.
Femme d’eau, Polder, 1990.
Le Vin des crapauds, Polder, 1995.
Jours de pluie à New York, de cendres à Paris et de neige à Istanbul, Encres Vives, 1995. Réédition 2001.
Lettres mortes, Poésimage, 1995.
Chaos, Éditions Ecbolade, 1997.
Point de fuite, Propos de Campagne, 1998.
Instants fragiles, Le Maghreb Littéraire, Toronto, 1999.

Liesse à Marrakech, Encres vivres, 2001.

18/02/2013

Résonances 44

Le vent d’Anatolie - Zyrànna Zatèli - Quidam éditeur (collection Poche) 2012 - Traduit du grec par Michel Volkovitch - 56 pages - 5 €

 

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Sympathiques petits livres pour un prix plus qu’abordable, la collection Poche de Quidam séduit d’emblée. Un beau chat bleu en couverture de celui-ci. Le Vent d’Anatolie est une nouvelle de Zyrànna Zatèli, tirée du recueil Gracieuse dans ce désert.

 

C’est un texte qui se lit d’un trait, d’une grande beauté, troublant, qui raconte dans une langue simple, très fortement empreinte de poésie, une étrange histoire d’amitié. Celle d’une jeune fille et d’une vieille tuberculeuse un peu folle. Mais est-elle réellement folle ou plutôt désespérément seule ? Isolée par la communauté qui craint sa maladie, mais la nourrit quand même par acquis, sans doute, de bonne conscience, elle meurt à petit feu dans sa maison, comme une pestiférée, brassant souvenirs et délires.

 

Un jour, la jeune fille qui est la narratrice de l’histoire, est chargée d’apporter à manger à Anatolie, c’est le nom de la vieille malade. La nouvelle débute ainsi par le trajet qui mène à sa maison, un bref portrait de quelques personnages de ce coin perdu au nord de la Grèce : Naoum le bijoutier qui met des pompons aux oreilles des chats et qui vend aussi bien des bijoux que des fusils de chasse, le souvenir d’une jeune fille morte à 17 ans dans un sanatorium, un boucher cynique, pétomane, coureur de jeunes jupons et ainsi, on arrive chez Anatolie.

 

« Je suis là » dit-elle sèchement, levant haut le menton. Puis elle tourna la tête et ajouta l’air songeur : « Gracieuse dans le désert… ».

 

L’auteur a une façon de traduire le regard de la jeune fille sur Anatolie qui donne le ton de tout ce qui suivra, on est un peu chez la sorcière du conte de fée. La maladie, la différence, la solitude donnent à Anatolie une sorte d’aura magique, à la fois inquiétante et fascinante.

 

« ses mollets luisaient comme la gélatine »

 

« Sa démarche et son corps lui-même avaient quelque chose d’oblique, une ondulation incessante et fascinante en forme de huit… huit… huit… ».

 

« Deux très grandes chaussures, presque autant que celles des clowns, vertes comme des poivrons et munies d’attaches rouges en corne ».

 

Peu à peu, se tisse un lien entre Anatolie et cet enfant qui vient la nourrir, qui brave les interdits en demeurant auprès d’elle et qui, dès la première fois, va jusqu’à partager la nourriture à la même cuillère.

 

« C’est Anatolie, on s’en doute, qui eut cette idée imprévue de manger ensemble, issue d’un désir pas vraiment clair et généreux mais plutôt cruel : celui de partager avec quelqu’un, avec moi, le poids de sa solitude, de cette maladie qui la torturait ».

 

Parfois Anatolie souffre trop, délire ou se laisse aller à une certaine méchanceté, malice plutôt.

 

« Tu veux donc voir une photo rouge ? demanda-t-elle quand la terrible toux se calma. Tiens ! Et elle déplia le mouchoir, plein de sang… Voilà mes rubis ! Tu en as, toi, des comme ça ? »

 

D’autres fois elle raconte, son passé, son père, sa mère, sa sœur et son frère cadets. Bien qu’elle ne le montre pas, elle s’attache à sa visiteuse, celle qui ose rester avec elle et les deux finalement ont une certaine bizarrerie en commun.

 

Un jour Anatolie parle du vent, ce vent qui devient parfois un homme et qui vient la chercher, la harcèle, mais elle lui résiste, alors il repart.

 

Elle l’appelait le vent (…) il avait toujours le dos tourné ; elle voyait seulement son omoplate gauche, nue, son cou, une partie de sa tête, puis rien que le torse – il devait être assis au bord du lit, à sa droite –, tandis que l’autre côté se perdait dans les ténèbres.

 

(…)

 

Comme il doit se sentir seul de n’être désiré par personne… C’est pour ça qu’il vient vers moi comme un sauvage. Comme un mendiant.

 

C’est que malgré tout elle est solide Anatolie, elle en a vu dans sa vie, cependant, vient le jour où elle arrête de manger. La jeune fille continue de lui rendre visite, de rester avec elle.

 

Je précise que je n’ai jamais cru un seul instant que j’étais l’amie d’Anatolie par héroïsme. C’était ce charme surnaturel qui m’enveloppait quand je traversais sa cour, en arrivant ou en repartant (…). C’était cette image de la brume dorée, le premier matin, qui ne m’avait pas quittée depuis (…). C’était ses paroles, qui lorsqu’elles ne débordaient pas de méchanceté, étaient attirantes comme la nuit.

 

Elle sera là jusqu’à la fin, jusqu’à ce que :

 

« J’ai sommeil, dit-elle ».

 

(…)

 

Je me levai enfin pour partir. Le vent avait laissé la porte ouverte.

 

Et on referme le livre, non sans une certaine émotion, ébloui par cette histoire si simple, mais que l’auteur, grâce à un véritable talent de conteuse, réussit à rendre absolument envoûtante.

 

Cathy Garcia

 

 

 

 Zyrànna Zatèli.jpgZyrànna Zatèli est née en 1951 à Sohos, près de Thessalonique et vit à Athènes. Elle a reçu le Grand prix national du roman en 1994 et 2002. Du même auteur : Le Crépuscule des loups, le Seuil 2001 ; La Fiancée de l’an passé, Le Passeur 2003 - Publie-net 2009 ; La Mort en habits de fête, Le Seuil 2007.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dernières nouvelles du Sud - Luis Sepúlveda et Daniel Mordzinski

Métailié 2012 -160 pages - 19 €

 

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1996. Le romancier Luis Sepúlveda et son ami photographe, Daniel Mordzinski, partent pour une longue virée sans but précis, ni contrainte de temps, au fin fond du continent américain, au-dessous du 42ème parallèle.

 

 « Nous avancions lentement sur une route de graviers car, selon la devise des Patagons, se hâter est le plus sûr moyen de ne pas arriver et seuls les fuyards sont pressés. »

 

Ils nous livrent ici le concentré, l’essence même de ce qu’est le voyage : la rencontre avec l’autre. Et puis un constat, terrible, le constat d’une disparition. Patagonie, Terre de Feu, des noms qui pourtant évoquent encore tout un univers de mythes, d’aventures et de rêves, tout ça disparait, comme ont disparu les tous premiers habitants, « Les autres ethnies ont succombé aux règles d’un progrès dont nul n’est capable de définir les fruits », premières victimes d’un engrenage qui broie toujours plus vite, aussi féroce qu’aveugle, un monde emporté dans la grande gueule d’un capitalisme toujours plus vorace. Ainsi de carnet de voyage, le livre devient une sorte d’ « inventaire des pertes », et les superbes photos en noir et blanc de Mordzinski appuient sur cet aspect de monde dont il ne resterait que des ombres, un monde à l’abandon, échoué comme une baleine sur les rives d’une mondialisation dévorante et inhumaine.

« (…) le mot voyageur semble déplacé, peut-être subversif. Nous ne sommes plus des personnes ou des citoyens mais les clients d’un lupanar transparent surveillé par des caméras vidéo. »

 

C’est donc bien plus qu’un journal de voyage qui nous est donné à lire ici, mais un véritable témoignage critique et engagé.

« Pour définir la capacité des armes on parle de pouvoir de destruction. Pour définir la  capacité de destruction de certains hommes il faut parler du pouvoir d’achat. »

 

Et l’auteur n’hésite pas à citer des noms :

« Les Benetton prétendaient apporter le progrès dans la région. Ils y ont apporté les clôtures en fil de fer barbelé, empêché la transhumance des gauchos et des rares espèces sauvages encore existantes, imposé des bornes absurdes dans une région où le ciel et la terre sont les seules limites. »

 

S’y rajoutent d’autres noms comme celui de Ted Turner, Sylvester Stallone…

 

Comme le dit Sepúlveda dans sa préface « A sa naissance, ce livre était la chronique d’un voyage effectué par deux amis mais le temps, la violence des bouleversements économiques et la voracité des vainqueurs en ont fait un recueil de nouvelles posthumes, le roman d’une région disparue »

Des visages en émergent, des visages immortalisés par Mordzinski, qui a eux seuls racontent déjà une histoire, une histoire humaine, simple, émouvante. Des visages qui disparaissent aussi. C’est un livre dont on ne sort pas indemne. Le talent de Sepúlveda a fait de chacune de ces histoires, un conte, un roman, mais la réalité, comme on dit, dépasse et de loin la fiction. Comme l’histoire d’El Tano, qui cherchait un violon au milieu de la pampa :

« - Ce violon, quand l’avez-vous perdu, l’ami ?

- Qui vous a dit ça ? Je ne peux pas l’avoir perdu puisque je ne l’ai pas encore trouvé, déclare t-il dans une nouvelle démonstration de logique écrasante. »

 

Ou encore la magnifique et très bouleversante histoire de doña Delia :

« Je viens tout juste d’avoir quatre-vingt quinze ans, lui a-t-elle répondu avec une moue coquette.

- Depuis quand ?

- Maintenant, c’est aujourd’hui mon anniversaire. »

 

Donã Delia, la dame aux miracles :

« - Comment avez-vous fait ? a demandé mon socio.

- Quoi donc ? s’est étonnée la vieille dame.

- La fleur, ai-je ajouté en montrant le rameau qui avait fleuri entre ses mains.

- Je ne sais pas. C’est un don, parait-il. Tout ce que je touche vit, a-t-elle répondu timidement. »

 

On croise donc bien des visages, des personnages qu’on pourrait dire pittoresques tel El Duende, le mystérieux lutin d’El Bolsón, mais néanmoins bien réels, des personnes ayant vécu hier et faisant figure maintenant de légendes locales, tel Martin Sheffield, dit le Shérif, compère de Butch Cassidy et puis des gens bien vivants d’aujourd’hui, pas tous fréquentables d’ailleurs, mais des gens encore et tout simplement humains, il y en a, tels les hommes du rails du Patagonia Express.

 

« Ce fut un voyage joyeux, très joyeux, car ce fut Le dernier Voyage du Patagonia Express. »

 

Il est donc question de déclin dans ce livre, oui, mais aussi et surtout de dignité, et on se prend encore à espérer qu’il ne soit pas trop tard.

 

« On a la nostalgie de ce qu’on vous arrache, non de choses imaginaires ».

 

En ce monde dit moderne qui se resserre de plus en plus, jusqu’à nous étouffer, heureusement « Lire ou écrire, c’est une façon de prendre la fuite, la plus pure et la plus légitime des évasions. On en ressort plus forts, régénérés et peut-être meilleurs. Au fond et malgré tant de théories littéraires, nous autres écrivains nous sommes comme ces personnages du cinéma muet qui mettaient une lime dans un gâteau pour permettre au prisonnier de scier les barreaux de sa cellule. Nous favorisons des fugues temporaires. ».

 

Cathy Garcia

 

 

On peut voir une présentation en images de ce livre ici :

http://www.dailymotion.com/video/xqbh2r_presentation-dernieres-nouvelles-du-sud-par-luis-sepulveda-et-daniel-mordzinski_travel

 

 

Luis Sepúlveda est un écrivain chilien né le 4 octobre 1949 à Ovalle. Son premier roman, Le Vieux qui lisait des romans d’amour, traduit en trente-cinq langues et adapté au grand écran en 2001, lui a apporté une renommée internationale. 1975 : il a vingt-quatre ans lorsque, militant à l’Unité populaire (UIP), il est condamné à vingt-huit ans de prison par un tribunal militaire chilien pour trahison et conspiration. Son avocat, commis d’office, est un lieutenant de l’armée. Il venait de passer deux ans dans une prison pour détenus politiques. Libéré en 1977 grâce à Amnesty International, il voit sa peine commuée en huit ans d’exil en Suède. Il n’ira jamais, s’arrêtant à l’escale argentine du vol. Sepúlveda va arpenter l’Amérique latine : Équateur, Pérou, Colombie, Nicaragua. Il n’abandonne pas la politique : un an avec les Indiens shuars en 1978 pour étudier l’impact des colonisations, engagement aux côté des sandinistes de la Brigade internationale Simon-Bolivar en 1979. Il devient aussi reporter, sans abandonner la création : en Équateur, il fonde une troupe de théâtre dans le cadre de l’Alliance française. Il arrive en Europe, en 1982. Travaille comme journaliste à Hambourg. Ce qui le fait retourner en Amérique du Sud et aller en Afrique. Il vivra ensuite à Paris, puis à Gijon en Espagne. Le militantisme, toujours : entre 1982 et 1987, il mène quelques actions avec Greenpeace. Son œuvre, fortement marquée donc par l'engagement politique et écologique ainsi que par la répression des dictatures des années 70, mêle le goût du voyage et son intérêt pour les peuples premiers.

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Daniel Mordzinski est né à Buenos Aires en 1960. Il travaille depuis trente ans à un ambitieux “atlas humain” de la littérature. Argentin ancré à Paris, il a fait les portraits des auteurs les plus connus des lettres ibéro-américaines. Il a exposé en Argentine, en Colombie, au Mexique, en Italie et en France. Il est actuellement le correspondant en France du journal espagnol El País.

 


 

 

 

 

Ici comme ailleurs de Lee Seung-U - Zulma 2012 - Traduit du coréen par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet – 220 pages – 21 €

 

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Kafkaïen est le premier qualificatif qui vient à l’esprit en lisant ce roman, pour l’univers dans lequel il se déroule et l’absurdité qui émane du parcours du personnage principal. Yu est muté par sa boite, le Gangsan Complex Resort, à Sori, une ville perdue entre un lac et des montagnes à l’Ouest du pays. « Lorsque, dans son guide, il a lu que « la petite ville de Sori, du fait de sa topologie particulière avait servi de lieu de bannissement », son cœur s’est de nouveau mis à balancer ».

 

 

L’histoire démarre sur ses mots qui donnent d’emblée le ton :

 

« Le vent a des hurlements de bête féroce. Au moment de quitter sa voiture, Yu a l’impression qu’un molosse enragé se jette sur lui. Il a un mouvement de recul. Le long des rues, papiers sales et sacs plastique tourbillonnent sous la bourrasque. Quelques véhicules cahotent sur la chaussée éventrée en soulevant des nuages de poussière ocre. Les rares passants, silencieux, font la gueule. »

 

 

Ici comme ailleurs est un roman hybride, indéfinissable. Il tient du polar, du roman noir, psychologique, métaphysique, à la limite du fantastique, et on pense à des films de cet extrêmement riche cinéma sud-coréen, en particulier ceux de Kim Ki-Duk, qui de même échappent à toute définition.

 

Lee Seung-U raconte le parcours d’un homme qui arrive dans une ville inconnue en pensant y travailler et qui y perdra tout ce avec quoi il est venu : sa femme, avant même d’arriver, car elle ne le suivra pas mais retournera dans une autre ville s’occuper d’un ancien amant, son portefeuille, l’accès à son compte, sa voiture, la raison pour laquelle il est là et ainsi de suite, comme si le réel se dissolvait derrière lui à chacun de ses pas. Sori, cette ville grise, froide, venteuse, inhospitalière et même dangereuse est un piège, mais à vrai dire, cet homme là n’avait-il pas déjà tout perdu avant même d’y arriver ? En refermant les dernières pages du livre, où la nature dans une apothéose grandiose, met un point final à tout questionnement, toute corruption, à toute l’absurdité de la condition humaine qui est exprimée ici, c’est la question que l’on se pose. Ce roman est un véritable condensé critique du monde d’aujourd’hui, une allégorie inversée, et finalement c’est un roman initiatique. On se détruit ici-bas et le seul espoir, le seul moyen que les hommes ont trouvé pour ne pas sombrer totalement dans la folie, c’est de quitter ce monde avant que la mort les prenne, découvrir par la dépossession, la paix éternelle. La grotte où un vieux fou dénommé Noé construit des maisons de pierre, est le seul lieu par lequel on peut s’échapper, le double enfermement devient matrice. Les vivants sont morts et les morts sont éternellement vivants. Les hommes libres sont piégés par une ville entièrement corrompue dans laquelle ils s’enlisent, ceux qui ont tenté de résister sont enfermés dans une grotte et découvrent dans l’enfermement, la liberté du détachement suprême. Subtile hybridation là aussi entre la pensée occidentale et orientale.

 

Ce roman austère, minéral, désespérant parfois, offre de par sa lecture elle-même, une étonnante expérience. Parfois, on voudrait poser le livre, le laisser tomber, mais il est impossible d’en sortir avant la fin car on la cherche, comme on cherche une goulée d’air. Par moment on s’ennuie,  on se sent morne et même quand la fin arrive, on reste hébété, comme choqué, voire insatisfait. La magie de Lee Seung-U, c’est de provoquer ainsi une réflexion, où soudain on accède à la compréhension de l’ensemble et on ne peut que saluer le génie de l’auteur. Ce n’est pas une lecture facile, une lecture de détente, si au départ nous pouvons être captivés comme on l’est par un polar, vers la fin, on s’enlise comme le protagoniste, on se sent gris. L’auteur nous fait traverser les états d’âme, les sensations de ce qu’il raconte, si bien que nous ne faisons plus qu’un avec ce que nous lisons. Avec le recul, c’est fascinant.

 

 

Cathy Garcia

 

 

 

 

lee seung-u.jpgLee Seung-U est né en 1959 à Jangheung, au sud-est de la péninsule, et a passé son adolescence à Séoul. Suite à une expérience religieuse, il entreprend des études de théologie ("Je ne me sentais pas heureux, je me suis lancé dans cette voie pour fuir ce malheur et cette pression"), bientôt interrompues ("J'ai réalisé que l'on ne pouvait aborder la théologie d'un point de vue mystique ou à la manière d'un refuge."). Le goût retrouvé de l'écriture se concrétise en 1990 par la parution d'un premier roman (Portrait d'Erisichton) qui lui vaut le Prix du jeune espoir littéraire de son pays. Majeure et unique dans la littérature contemporaine, sa voix est celle de l’intranquilité.

 

Du même auteur :

 

L’envers de la vie, Zulma, 2000


La vie rêvée des plantes, Zulma, 2007

15/12/2012

RÉSONANCES 43

Aller simple d’Erri de Luca – Gallimard 2012 - édition bilingue – traduit de l’italien par Danièle Valin – 16,50 €

 

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« Aller Simple, des lignes qui vont trop souvent à la ligne », marquées par le point final, le point fatal quelque part entre les deux rives méditerranéennes, cette grande bleue qui sépare le Sud, sa misère, ses tragédies, d’un Nord porteur de rêve, d’opulence et de liberté. C’est sur cette entre deux que se déroule ce long et poignant poème d’Erri de Luca. Plus qu’un poème, c’est une ode mais aussi hélas un chant funèbre, découpé en voix et en chœur.

 

Ce chant prend source là-bas de l’autre côté, de là où les hommes, les femmes, les enfants, partent, quittent, prennent exil comme un oiseau prendrait envol, mais avec la mémoire des fers aux pieds. Ils viennent des « hauts plateaux incendiés par les guerres et non par le soleil », avec en tête une terre espoir, une terre accueil, une terre de paix. Italie, un mot « ouvert, plein d’air »…

 

Finie l’Afrique semelle des fourmis,

par elles les caravanes apprennent à piétiner.

 

Sous un fouet de poussière en colonne

(…)

le voyage à pied est une piste d’échines. 

 

Le Sud, un terme pratique pour y caser tout ce qui attire et en même temps tout ce qui fait peur au Nord, bien confortablement installé dans ses chaussons soi-disant civilisés…

 

Nous nous détachons de la moitié du monde, non pas du Sud.

 

Et c’est la mer qui est la première destination, la mer qui accueille, la mer qui porte, la mère qui berce et sauve de l’invivable.

 

Bien des jours avant de voir la mer, elle était une odeur,

une sueur salée, chacun imaginait sa forme.

 

(…)

 

L’ancien près du feu discute avec les marchands

le prix pour monter sur la mer de personne.

 

Le prix non discuté de la traversée, c’est l’impossibilité de laisser derrière soi la peur, on embarque avec la mort.

 

« Le marin est armé, il a peur de nous, sortis du désert,

il a des gestes de menace, les femmes couvrent leurs oreilles.

 

(…)

 

Ils ont déjà tué, on le sent au relent de leur peur,

la nuit renforce l’odeur des assassins.

 

 

Le temps devient alors incertain comme la terre se fait liquide, il faut faire confiance. Quelque chose est là de l’autre côté, une idée à laquelle il faut se raccrocher.

 

Nuit de patience, la mer voyage avec nous,

À l’aube l’horizon coule dans la poche des vagues.

 

 

Il n’y a « Pas d’oiseaux,  ni de papillons, l’air sur la mer est stérile de vols » mais il y a la fatigue, la faim, la soif.

 

« Des poissons d’un saut de queue sortent comme un crachat » et l’on constate que « la mer se referme plus rapide que le désert ».

 

Et tout devient signe prémonitoire.

 

Impératif de sommeil, un de nous s’allonge,

ils le repoussent au-delà de l’espace interdit.

 

Ainsi sera la terre de l’arrivée, terrain clos interdit,

notre sommeil qui se heurte contre elle.

 

(…)

 

Nous y arriverons avec des enfants endurcis plus que des cals,

vagabonds avec leurs pères sur les écorchures de la terre.

 

La tension monte, Erri de Luca la traduit admirablement bien, sa poésie toute entière mis au service de cette histoire dramatique, une histoire qui se répète, un refrain maudit devrait-on dire, au rythme de la mer qui « monte et cogne, un de nous roule vers eux, l’autre pointe son fusil, le nôtre lève les mains. (…) Sans soir est arrivé son jour. »

 

Une violence en entraine d’autres, et voilà que « Nous sommes sans gardiens et sans guide (…) Le bateau est un bout de terre pris à coups de bêche, les voyageurs dénouent leurs jambes, occupent les mètres. »

 

La mort y prend aussi ses aises.

 

Nous ne mettons pas les morts à la mer, ils servent pour la nuit

leurs corps préservent du froid, la mer est sans mouches.

 

(…)

 

À l’aube nous léchons la rosée sur la toile, sur le bois.

 

Solidaires et unis par le même espoir, si ténu soit-il, « Nous sommes égaux, la plus stricte égalité, jusqu’à la dernière goutte de buée ».

 

Le bateau est un radeau pour les naufragés du monde et arrive le moment où « Des mains m’ont saisi, douaniers du Nord, gants en plastique et masque sur la bouche. Ils séparent les morts des vivants, voici la récolte de la mer, mille de nous enfermés dans un endroit pour cent. »

 

La voici donc la terre d’accueil, la terre qui concentre tous les rêves, mais ce n’est même pas encore la véritable terre, c’est une île, un enclos, « une île n’est pas une arrivée ».

 

« Surveillés par des gardiens, nous sommes coupables de voyages, », alors on en revient aux prières vers l’Orient, « leurs voix est le bruit des abeilles qui remercient les fleurs. »

 

Levain d’humanité pétri par la douleur,

 

Nous racontons les routes parcourues,

Des pas sur des millions de kilomètres finis face aux murs.

 

(…)

 

Nos enfants acrobates de voyage,

clowns, sorciers, petits soldats. 

 

Ce sont eux, les enfants, qui portent ce qui reste de force et de courage, « ils se contentent même de rien (…). Ils brillent de sueur plus acharnés que nous, ce sont des buissons d’épines, la mort ne s’approche pas. »

 

Il n’y a donc nulle arrivée, nulle hospitalité, nul havre de paix.

 

Ils veulent nous renvoyer, ils demandent où j’étais avant

Quel lieu laissé derrière moi.

 

Je tourne le dos, c’est tout l’arrière qu’il me reste

 

(…)

 

Vous pouvez repousser, non pas ramener,

le départ n’est que cendre dispersée, nous sommes des allers simples. 

 

Car ils ne sont pas venus pour prendre mais pour offrir, pour s’offrir corps et âme, chair à travail, boucs émissaires.

 

Vous êtes le cou de la planète, la tête coiffée,

le nez délicat, sommet de sable de l’humanité.

 

Nous sommes les pieds en marche pour vous rejoindre,

nous soutiendrons votre corps, tout frais de nos forces.

 

Avec la ténacité, l’obstination du désespoir, ils sont les sacrifices humains de notre époque qui se croit au-dessus de ça.

 

L’un de nous a dit au nom de tous :

D’accord, je meurs, mais dans trois jours je ressuscite et je reviens. »

 

 

Après un texte d’une telle force, d’une beauté époustouflante à la hauteur du courage et des souffrances, pourtant innommables, que peuvent endurer celles et ceux que l’on appelle jamais par leur noms, car ce sont les anonymes, les sans-papier, les clandestines et clandestins de la terre, il est sans doute plus difficile d’apprécier à leur juste valeur les textes qui suivent dans la seconde partie de ce livre. Une partie divisée en Quatre quartiers avec des poèmes très diversifiés, qu’Erri de Luca présente comme des feuilles qui seraient le pays où il a « essayé d’habiter ». Dans  le Quartier des pas reclus, il s’agit principalement de poèmes destinés à ce que l’on n’oublie pas ce qui ne doit pas être oublié, avec un hommage au prisonnier Ante Zemjlar, ce poète yougoslave qui au début des années cinquante, passa cinq ans « sur l’Île Nue à casser des pierres blanches et les jeter ensuite dans la mer, dans l’Adriatique, car la peine est pure, sans valeur pratique, et la mer ne se remplira pas. L'Île Nue, Goli Otok, la plus  terrible des colonies pénitentiaires sous Tito. On notera aussi l’hommage aux Tsiganes d’Europe partis en fumée dans les camps de haute Silésie, ainsi qu’à d’autres prisonniers de différentes périodes comme Vincenzo Andraous, Paolo Persichetti, extradé en 2002 et condamnée à 22 ans de prison pour sa participation aux luttes des années de plomb, mais aussi au poète bosniaque Izet Sarajlic, mort en 2002, qui a vécu le siège de Sarajevo et bien d‘autres poèmes encore, évoquant aussi bien la seconde guerre mondiale que celle des Balkans.

 

Dans le Quartier d’histoires naturelles, Erri de Luca rend hommage aux mineurs du charbon, Courrière, Pas de Calais, 1906 et à la nature.

 

Dans le Quartier de l’amour sidéré, ce sont des poèmes d’amour ou à propos d’amour, un hommage à la Femme.

 

Et enfin, dans le Quartier du dernier temps, le poème se fait plus métaphysique, pour « serrer dans la bouche un psaume comme les dents du chien sur un os », et un hommage à la simplicité, à l’humilité, à ces valeurs qui font l’homme vrai, humain, « Vis en déserteur d’une guerre, proclame les vaincus non pas le vainqueur, trinque à l’insurrection des cibles », l’humain dans toute sa beauté mais aussi dans sa fragilité, sa chute, «  ce soir parmi nous moi j’aime l’ivrogne qui perd le chemin de sa maison ».

 

On peut percevoir aussi un hommage à l’utopie dans le plus beau et véritable sens du terme, comme le présentait Théodore Monod,"L'utopie ne signifie pas l'irréalisable, mais l'irréalisé.".

 

Cela prend un ton prophétique dans le poème « Après ».

 

«  L’humanité sera rare, métisse, bohémienne

Et elle ira à pied. Elle aura pour butin la vie

La plus grande richesse à transmettre ses fils. »

 

Quelques poèmes épars encore, dans une dernière partie nommée L’hôte impénitent qui semble avoir été rajoutée au tout dernier moment, où l’on peut croiser aussi bien Chaplin que Guevara. C’est donc aussi toute une époque que l’on revisite à travers ces textes, d’un auteur sans doute aussi volubile que talentueux.

 

 

 

deluca_b_b0fa71e967697ab23cc9cfa18a8a3e07.jpgErri de Luca, né à Naples en 1950, est l’un des écrivains italiens les plus lus dans le monde. Il vit à la campagne, près de Rome.

 

 

 

 

 

 

 

Bashō – Seigneur Ermite – L’intégrale des haïkus. Edition bilingue par Makoto Kemmoku & Dominique Chipot. Edition de La Table Ronde -Mars 2012. ISBN 978-2-7103-6915-8 - 480 pages - 25 €

 

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Quel bel objet déjà ! Un écrin à la hauteur du contenu, la couverture est  d’un vert qui fait aussitôt penser au jade, ce même vert se retrouve à l’intérieur pour le texte en version japonaise. Ce livre, dédié aux victimes  et sinistrés du grand tremblement de terre du Tōhoku, région que Bashō a visité lors de ses voyages, s’ouvre sur une note concernant la traduction. Elle commence ainsi, ce qui résume bien le propos, « Traduire c’est trahir » et expose les difficultés auxquelles ont été confrontés les traducteurs et donc leurs partis-pris. Ensuite, une introduction aborde en un tour rapide, mais instructif, l’histoire de la poésie japonaise, suivie d’une biographie détaillée de Bashō, illustrée par quelques haïkus. Indispensable pour la compréhension de son œuvre. Nous entrons alors dans la chair même de l’ouvrage : l’intégrale des haïkus du maître en la matière, souvent précédé par des avant-propos de Bashō lui-même, classés par ordre chronologique.

 

Le premier est daté de 1663 :

 

La lune pour guide –

restez donc un peu avec nous

dans cette auberge !

 

Bashō ne s’appelle pas encore ainsi, il a vingt ans (en tenant compte, comme l’ont fait les traducteurs, de l’ancien principe japonais en vigueur jusqu’aux environs de 1945, qui voulait qu’un enfant ait un an le jour de sa naissance), il se prénomme Munefusa depuis peu (car ce fils de petit samouraï, et travailleur de la terre en tant de paix, est d’abord né sous le nom de Kinsaku). Son père étant décédé, il est depuis un an au service d’un fils de châtelain de deux ans son ainé, qui par amitié l’a invité à l’accompagner dans ses études, dont celle des premiers rudiments du haïkaï. Munefusa a alors pris le pseudonyme de Sōbō. En 1664, un premier hokku de Sōbō est publié dans un recueil de l’école Teimon, inestimable honneur pour un si jeune poète :

 

Très vieux cerisier en fleur –

cette femme bien conservée

aimerait aussi refleurir

 

La mort prématuré de son ami en 1666, l’oblige à quitter le clan. On sait peu de choses de cette période sauf le fait qu’il a probablement épousé une bonzesse, Jutei, qu’il continue à écrire de la poésie et qu’il est présent dans plusieurs anthologies, et ainsi sa réputation commence à se faire.

 

Les gens pauvres

peuvent voir aussi les esprits

dans les fleurs de chardon-ogre

 

Le goût pour la contemplation est là, ainsi que l’appel au voyage.

 

Distrait

par la fleur de calebasse

longtemps

 

La lune des moissons

si claires ce soir…

vivre n’importe où

 

Fleur, lune, des éléments récurrents dans la poésie traditionnelle japonaise, comme les saisons et d’autres éléments de la nature. Déjà on sent aussi chez lui une aspiration à la solitude, il fuit les mondanités.

 

Trop de fêtards

pour admirer les fleurs

à Hatsuse

 

 

En 1672, il s’installe à Edo (aujourd’hui Tôkyô), où il devient fonctionnaire tout en continuant la poésie.

 

Enchanté par la valériane

comme par une belle femme,

perdant patience, je l’ai cassée

 

 

De 1672 à 1675, il côtoie différentes écoles, celle de ses débuts, l’école de Teimon, qui influençait la poésie à Kyoto, mais aussi celle de Danrin (la Forêt des bavardages), plus libre, venue d’Osaka, et qui a supplanté le Teimon à Edo. C’est d’ailleurs Bashō qui mettra un terme au conflit entre les deux écoles, en élevant le haïkaï (moins raffiné que le renga – art poétique très ancien autorisé seulement pour l’élite à la Cour) au rang de véritable poème.

 

La maison bourgeoise,

pour quêter le médecin

elle envoie un cheval !

 

Bashō se retrouve écartelé entre une carrière de fonctionnaire et le désir de se livrer tout entier à la poésie. Certains de ses nombreux admirateurs sont fortunés et peuvent lui permettre donc de lâcher sa carrière sans trop se soucier de problèmes d’argent, problèmes dont il ne se soucie guère de toute façon. Il est naturellement plus attiré par le spirituel que le matériel, ce qui a d’ailleurs donné à croire à ceux qui, plus tard, ont étudié sa vie, qu’il avait été moine, alors que son sacerdoce était uniquement littéraire.

 

C’est en 1675 qu’il change de pseudonyme en prenant celui de Tosei.

 

Contemplant la lune près des montagnes,

elle est rarement si claire

vue d’Edo, polluée

 

En 1680, il a 37 ans, il abandonne son métier de fonctionnaire pour ne vivre que de son art et il créé sa propre école, le Shōmon (l’École de l’authenticité) dont l’enseignement se base sur la profondeur spirituelle et la subtilité esthétique. La même année, un de ses disciples, riche marchand, lui offre un ermitage dans les faubourgs de Fukagawa, une ville de la banlieue d’Edo. Un lieu parfait pour le poète, peu à l’aise avec sa notoriété grandissante et son aisance financière, et qui commençait à se tourner vers le zen.

 

Nuit sous les fleurs –

ascète raffiné à l’excès

je me surnomme « Seigneur ermite »

 

Un an plus tard, un autre disciple lui offre un bananier et l’ermitage est baptisé bashō-an, l’ermitage au bananier. C’est ainsi que vient le nom de plume par lequel il sera immortalisé : Bashō, le Maître « bananier ».

 

Violent typhon dans les feuilles de bananier –

toute la nuit le rythme de la pluie

dans la cuvette

 

En1682, l’incendie qui détruit Edo n’épargne pas le monastère, le temps que ses disciples le reconstruisent, Bashō entame le premier d’une longue série de voyages spirituels et poétiques, mais ce n’est que deux ans plus tard qu’il commencera à noter ses impressions dans des journaux.

 

N’oublie pas mon haïku

Dans la fraîcheur du col

de Sayo no Nakayama

 

Voyager lui permet de se recueillir sur des lieux célébrés par ses prédécesseurs poètes, retrouver sa famille, des amis et ses disciples, mais avant tout à se frotter à l’impermanence, en risquant ses os sur les routes, pour peaufiner son art, comme l’indique le titre de son carnet de voyage à Ueno : Journal d’un voyageur résigné à y laisser ses os. Bashō a une santé fragile, il souffre de maladies chroniques et de plus les routes à cette époque sont peu sûres, il y a là un véritable défi d’aventurier, mais il faut voir dans ce choix, une dimension tout à fait initiatique au sens spirituel.

 

Le vent me transperce

résigné à y laisser mes os

je pars en voyage

 

Son regard sur le monde, contemplatif bien-sûr, est aussi empreint de compassion :

 

Poètes émus par les cris des singes

Entendez-vous l’enfant abandonné

Dans le vent d’automne ?

 

Et non dénué d’humour :

 

Les nuages défilent -

Un chien qui pisse partout

cette averse d ‘hiver.

 

Après le voyage à Ueno, il reste deux ans sédentaire à l’ermitage reconstruit, ce sera sa période la plus longue sans voyager. Il se consacre à l’enseignement de son art et à une perpétuelle recherche pour l’améliorer. Il lui arrive cependant souvent de souffrir de la solitude.

 

Lune et neige

mes seuls compagnons de l’année –

Fin de l’année

 

C’est durant cette période, en 1686, qu’il publie son poème sans doute le plus célèbre :

 

Vieil étang -

Une reinette y plongeant,

chuchotis de l’eau

 

En 1687, il reprend la route. Son amour de la nature est de plus en plus présent dans son art mais aussi un intérêt pour l’esthétisme du Furyu, un idéal artistique du moyen-âge. Cette année là, il écrit aussi des haïkus où il se décrit lui-même :

 

Cheveux longs

et visage pâle -

La pluie de juin

 

 

Soleil d’hiver

je suis une ombre gelée

sur son cheval

 

Il serait trop long de détailler encore sa biographie, mais à la lecture de ces haïkus, on apprend beaucoup sur la vie, les traditions, les mœurs de l’époque, y compris la nourriture et les tenues vestimentaires. 973 notes indispensables en fin d’ouvrage permettent d’approfondir la compréhension de ces haïkus, de percevoir leur subtilité et de tout ce qu’ils évoquent du quotidien de cette époque.

 

Bashō ne cessera plus de voyager, malgré les maladies, de ville en ville, de temples bouddhistes en sanctuaire shintoïstes. Souvent il rédigera un haïku à la mémoire d’un(e) défunt(e).

 

Ces carnets de voyages sont un hymne permanent à la « beauté émouvante et mélancolique des choses » (awaresa ou encore mono no aware).

 

La bise semble

aiguiser les rocs

entre les cèdres

 

Le voyageur toujours en mouvement tend vers l’équilibre entre vide et profusion, au rythme de l’alternance des saisons.

 

Saumon séché

et maigreur du bonze vagabond

dans les grands froids

 

La lune, la pluie, le froid, les fleurs, le vent, habitent une majorité de poèmes et les maladies qui l’affectent, Bashō les efface d’un seul haïku :

 

De toute façon

il ne m’est rien arrivé –

Herbes de pampas fanées sous la neige

 

Il a alors 48 ans. Il mourra sur la route, à Osaka, en 1694 à l’âge de 51 ans, laissant pour ultime consigne à ses disciples :

 

« La fleur du haïkaï est dans la nouveauté »

 

Il est reconnu comme étant le père du haïku et le plus grand poète du genre, mais suite à un délitement de son école après sa mort, c’est le peintre et poète Buson (1716-1788), qui cinquante ans plus tard, redonnera son blason au Maître.

 

 

Les traducteurs :

 

Dominique Chipot. Haïjin français, auteur du guide d'écriture Haïkudo, la voie du haïku (Ed. David et Tire-Veilles 2011), il est cofondateur de Gong, la première revue francophone de haïku, et fondateur de l'Association pour la promotion du haïku francophone. Fondateur de l'association pour la promotion du haïku (www.100pour100haiku.fr)), il anime des conférences, des ateliers, des expositions et dirige Ploc! la lettre du haïku.

 

Makoto Kemmoku est membre de la revue de haïku Ashibi (Azalée) et traducteur en japonais de plusieurs livres, entre autre, Le Roman de la rose. Il a publié avec Dominique Chipot deux autres ouvrages, en plus de celui–ci : Du rouge aux lèvres. Haïjins japonaises (La Table Ronde, 2008 et Points 2010) et La lune et moi. Haïkus contemporains (Points 2011).

 

 

Eaux promises de Porfirio Mamani-Macedo- Traduit de l’espagnol par Max Alhau – Edilivre 2011 – 44 pages – 10 €

 

Mon vieux visage amoureux continuera d’être orphelin de tout, quelque part où personne ne se souviendra de lui. (…) Maintenant, je cherche seulement un visage dans la neige, un signe, une étreinte pour apaiser l’hiver de mon être.

 

Ainsi débute Eaux Promises de Porfirio Mamani-Macedo.

 

Exil, errance, solitude, boue, poussières, vent, fleuve, rêve et mémoire, et comme une marche forcée qui n’arrivera jamais nulle part, car nulle issue possible à la douleur et à la perte imposée par l’exil.

 

Le premier recueil de Porfirio Mamani-Macedo que j’ai lu il y a quelques années, lorsque j‘avais publié Porfirio dans la revue Nouveaux Délits (n°5, mai 2004), c’était Voix au-delà des frontières, dans lequel il raconte son arrivée en Espagne, après avoir quitté le Pérou, et cette terrible et double peine de celui qui est à la fois l’étranger en territoire inconnu et l’exilé d’un pays aimé mais désormais interdit. Dans Eaux Promises, Porfirio reprend ce thème si important de son vécu, toute la douleur associée et se fait porte-voix de cette condition d’exilé, errant, clandestin, fuyard, de tout temps et de partout. Ode universelle à ceux, toujours plus nombreux, qui ne sont sur cette terre plus que des ombres en transit.

 

Seules tes traces diront que tu es passé

 

Je retrouve dans ce recueil cette belle voix, amoureuse de beauté et de fraternité, hantée par la déchirure et une immense solitude.

 

Combien nous désirons la pluie en chemin, combien nous cherchons l’amour, seuls, parmi les heures interminables lorsque nous traversons un pont, un parc, une montagne pour voir ce qu’il y a de l’autre côté !

 

Cette douce voix d’homme qui implore que cesse enfin la violence.

 

La parole, pas la guerre. La voix, pas les armes. Plus de bruit, mon âme est brisée. Plus de chemins à travers les montagnes de la haine et de la douleur.

 

Porfirio Mamani-Macedo nous renvoie l’écho de ce vide vertigineux qu’est celui de l’errance, le désert sans consolation du déracinement et la si frêle béquille de l’espoir.

 

Faisant route vers des terres inconnues, des hommes et des femmes, malheureux, vieux, malades, doivent encore marcher attendant le soir ou l’aube qui les sauvera.

 

Arrachés à leur vie comme des pierres par un fleuve en furie, il leur faut marcher, marcher toujours, fuir l’intolérable, l’injustifiable, l’atroce.

 

Que n’éclate plus, ô mon dieu, le feu dans la chair, que l’on n’entende plus le bruit d’un homme tombant, le corps criblé.

 

(…)

 

Que d’enfants sans lumière sur les chemins ! Que de cadavres serrés dans la terre comme une boue maudite ! O vent, éloigne ce siècle en ruine rempli de honte et de folie !

 

 

Il faut marcher encore et encore, hommes, femmes, enfants, jetés hors de leur foyer, de leur pays, poussés sur les routes, broyés contre les frontières, dispersés dans les brumes de contrées où ils ne sont pas les bienvenus, les yeux emplis de peur et le cœur en miettes.

 

Sur le chemin glissant et étroit, ombre après ombre, s’avancent les pas des exilés.

 

(…)

 

Etire ton cou, cygne enchaîné, pour voir ceux qui s’éloignent. Le chemin qu’ils suivent ne les conduits vers aucune porte.

 

 (…)

 

Que te dire, cloche ancienne, en ce soir de printemps, car ce ne sont pas des ombres qui passent mais des plaies ouvertes qui cheminent ; ce sont des rêves brisés que les vents obscurs soufflent.

 

 

Et Porfirio Mamani-Macedo aussi, continue à marcher et à maintenir vive la mémoire, à ressasser, car il le faut, le souvenir.

 

Qu’elle est loin la mer que je ne vois pas ! Qu’elle est loin la vieille montagne où je suis allé m’asseoir après un après-midi interminable ! Qu’elles sont loin ces aubes sans mère, sans fruit, sans café !

 

(…)

 

Quelque part je resterai, vieille montagne. Toi qui m’as vu franchir la frontière comme le vent entre la pluie, préserve mon silence dans un bois.

 

Car le souvenir, aussi douloureux soit-il, ne doit pas s’effacer, car à l’auteur comme à tous les exilés, la mémoire est tout ce qui leur reste, le souvenir, leur seul et unique bagage.

 

Tu avances, absorbé, silencieux, tu te consumes jour après jour. Tous les tiens ne vont pas avec toi. Peut-être un jour les rencontreras-tu, peut-être un jour te rencontreront-ils, peut-être ne vous rencontrerez-vous jamais.

 

Et Porfirio Mamani-Macedo marche et mâche le chagrin et l’indéfectible solitude.

 

Les pas gris que je fais et qui m’attendent, rue après rue, sont des épines qui emmêlent mon âme.

 

(…)

 

Car malgré l‘appel des Eaux Promises,

 

Il n’y a pas de rivages sur cette mer que je traverse. Toute parole prend l’eau et tout écho s’éloigne avec les vents. Il pleut des souvenirs oubliés, des chemins que l’on ne parcourra plus, des paysages dont mes yeux noirs ne pourront plus jouir.

 

Nulle issue à l’errant sinon de marcher encore et encore et la boucle incessamment est bouclée autour du cou de l’espoir.

 

Un spectre m’arrête derrière chaque porte. Là, j’attends encore que tu sortes ou que tu arrives, voix humaine, pour consoler mon âme.

 

 porfirio mamani macedo.jpgPorfirio MAMANI MACEDO est né à Arequipa (Pérou) en 1963. Docteur es lettres à la Sorbonne Nouvelle. Il a obtenu son diplôme d’avocat à l’Université Catholique Santa María, et a fait ses études de Lettres à l’Université Nationale de San Agustin (Arequipa).

 

Ses blogs :

http://porfiriomamanimacedo.blogspot.com/ et http://letrasdeporfirio.blogspot.com/

 


Bibliographie :


La Luz del camino. (poésie) Lima, Hipocampo Editores, 2010.
Tres poéticas entre la guerra civil española y el exilio (essai): Miguel Hernández, Rafael Alberti, Max Aub. Lima, Fondo Editorial de la Universidad Mayor de San Marcos, 2009
Lluvia después de mi caída y un Requien para Darfur, (poésie) Lima, Hipocampo Editores, 2008.
La sociedad peruana en la obra de José María Arguedas (essai), Lima, Fondo Editorial de la Universidad Mayor de San Marcos, 2007
Représentation de la société péruvienne au XXème siècle dans l'œuvre de Julio Ramón Ribeyro. (essai)Paris, Editions L'Harmattan, 2007
Avant de dormir,(nouvelles) L’Harmattan 2006.
Poème à une étrangère. (poésie) Editinter, 2005.
Un été en voix haute, (poésie) Trident neuf, 2004.
Voix au delà des frontières, (poésie) L'Harmattan 2003.
Flora Tristan : La paria et la femme étrangère dans son œuvre, (essai) Editions L'Harmattan, 2003.
Voix sur les rives d'un fleuve, (poésie) Editions Editinter, Paris, 2002.
Le Jardin et l'oubli, (roman) Editions L'Harmattan, Paris 2001.
Au-delà du jour, (poèmes en prose) Editions Editinter, Paris 2000.
Début de la promenade, (poésie) Editions Encres Vives, France.
Les Vigies (nouvelles) Editions L’Harmattan, Paris 1997.
Dimanche, (récit) Editions Barde la Lézarde, Paris 1995.
Ecos de la Memoria, (poésie) Editions Haravi, Lima, Pérou 1988.

 

 Notes de CATHY GARCIA

 

06/04/2012

Hommage à Jean-Lucien Aguié, fondateurde ARPO

 

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Jean-Lucien Aguié, Président d'Honneur fondateur de ARPO,
nous a quittés ce mercredi 4 avril 2012, à l'âge de 96 ans.


" Il n'y a rien d'autre maintenant qu'un ciel serein
une étoile qui n'en finit plus de tomber

la terre nous attend

il faut accomplir le geste qu'elle espère
jusqu'à l'épuisement de notre sève
jusqu'au cri final
jusqu'à la hantise du lendemain"
Jean-Lucien Aguié
(Face au monde à l'envers)

http://www.arpo-poesie.org/

 

31/03/2012

RÉSONANCES 42

 magnificopw3.jpg1 film : Magnifico de Mario J. Delos Reyes. Ce film philippin sorti en 2003 porte bien son nom, car magnifique il est, bouleversant, profondément humain, un hymne lumineux à l’enfance et à sa générosité. Ce film a reçu 50 prix bien mérités dans des festivals du monde entier. Magnifico est un petit garçon de neuf ans, sa famille a beaucoup de difficultés, qui ne vont qu’en empirant, et ce petit garçon, grâce a sa bonté infinie et son courage, va transformer et illuminer la vie de celles et ceux qu’il approche, y compris sa famille qui pourtant ne compte pas le moins du monde sur lui. Cette bonté incroyable ne lui épargnera pas le pire et pourtant là encore, la magie de Magnifico opère. Cet enfant est habité par un tel amour d’autrui, un tel désir d’aider que cela dissout toutes les frontières, tous les obstacles. Portrait d’un quotidien difficile d’une famille aux Philipines, aux liens parfois conflictuels aussi entre frère, sœur, père, mère et la grand-mère en fin de vie, autre personnage central du film. Magnifico parle de beauté intérieure, d’humanité, le film lui-même est d’une belle simplicité, il ouvre une véritable réflexion sur nos rapports aux autres et c’est un vrai souffle d’air dont on ne devrait pas se priver même presque 10 ans après sa sortie. On  ne peut qu’en ressortir touché, touché par un ange.

 

 zoli.jpg1 livre : Zoli de Colum Mc Cann – (Irlande 2006 - Belfond 2007). 1930 - Zoli Novotna avait six ans, mais elle n’était heureusement pas là quand sa famille se retrouve bloquée sur les glaces par la Hlinka, qui allume ensuite des feux sur la berge. Elle n’était heureusement pas là quand sa mère, son frère, ses deux sœurs et toute la famille, roulottes, chevaux, quand tout part englouti sous les eaux. «Lorsqu'il a commencé à faire moins froid dans l'après-midi, les roulottes, bien obligé, se sont déplacées vers le milieu du lac. Mais la glace a fini par craquer, les roues se sont enfoncées et tout a coulé en même temps, les harpes et les chevaux». La Hlinka c’est la haine. La milice fasciste de Slovaquie. La petite Zoli et son grand-père fuient sur les routes, fuient la Hlinka, fuient la haine et la mort, avec pour leitmotiv cette phrase qui reviendra tout au long du livre et qui pourrait finalement presque tout résumer : « Avance mon cheval et chie ». Chie au nez de la haine, chie au nez de ceux qui voudraient enfermer, sangler, anéantir ton peuple libre et nomade. « Grand-Père disait que nous étions faits pour le ciel, pas pour les plafonds. » Mais, grand-père aime la connaissance et il va briser un tabou énorme, que lui-même a brisé plus ou moins en cachette, il va apprendre à sa petite fille à lire et à écrire. Alors, la petite fille va écrire par exemple la liste des choses à faire pour survivre : «Lave ta robe dans une eau qui court. (…) Rappelle-toi le temps qu'il fait au son de la roue. Change de nom. Perds tes chaussures. (...) Garde-toi de la Hlinka, les massacres ont toujours lieu la nuit». Très vite, la petite Zoli prendra goût à l’écriture et en plus des chants que tous connaissent, elle en invente d’autres et en écrit les paroles. Zoli Novotna se découvre poétesse et dans la Tchécoslovaquie communiste de l’après-guerre, qui souhaite intégrer les Roms à sa nouvelle et égalitaire vision du monde, elle deviendra une égérie du régime. Soutenue par un poète déjà glorifié et complètement exalté par cette « découverte », elle fréquente également l’ami de ce dernier, Stephen Swann, un jeune anglais trop romantique, que la jeune veuve rendra fou d’un amour impossible. Elle bravera pourtant là encore l’interdit ancestral, mais y renoncera très vite.  « Avant de repartir chez les siens, elle cousait des pages sous la doublure de son manteau, dans les poches de ses robes. (…) Elle se promenait avec ses chants d'amour collés aux hanches, et j'ai appris par cœur des poèmes entiers pour les lui réciter à voix basse lorsqu'on prenait le risque d'un moment entre nous. Elle conservait dans diverses autres poches des ouvrages de Krasko, Lorca, Whitman, Seifert, et même un Tatarka récent. Quand elle posait son manteau à l'imprimerie, elle faisait tout de suite plus mince ». Portée par ce succès qu’elle ne comprend pas vraiment, Zoli sera produite en public, sera adulée, hissée au sommet d’un monde auquel elle n’appartient pas et ne pourra jamais appartenir, et croyant un instant qu’elle pourrait aider ainsi son peuple, elle sera trahie par Swann l’éconduit et en paiera la déconvenue au prix fort. Même si son peuple, secoué par les évènements de la guerre, « Il y a des choses qu'on peut voir et entendre - encore aujourd'hui, longtemps après : les fosses qu'on creusait, la terre qui tremblait, les oiseaux qui ne volent plus au-dessus de Belsen, ce qui est arrivé à nos frères de Tchéquie, sœurs de Pologne, cousins de Hongrie, quand nous autres Slovaques avons survécu, bien qu'ils nous aient frappés, torturés, jetés en prison. Ils nous ont volé notre musique, nous ont bouclés en camp de travail », même si les siens donc tolèrent pour un temps cette transgression, vient le moment où l’intransigeance des règles revient la prendre de plein fouet. Zoli qui a livré aux gadže, avec sa poésie enregistrée et publiée, l’âme de son peuple, est bannie, devenant selon la coutume, pour tous et à tout jamais, une paria. Alors que les siens sont immobilisés de force dans des tours d’immeubles, Zoli, pour leur épargner la honte, et particulièrement à celles et ceux qui lui sont chers comme Conka, son amie d’enfance, entame une errance sans retour dans l’Europe. Une longue et rude errance d’une femme exceptionnellement digne et courageuse, qui supportera sans broncher et sans jamais perdre son goût inné pour la liberté, toutes les souffrances, les privations, jusqu’à ce qu’un amour paisible croise son chemin, un gadže différents des autres. « J’ai demandé à Enrico pourquoi il n’avait pas demandé si j’étais gitane. Il m’a demandé pourquoi je n’avais pas demandé s’il ne l’était pas. C’est peut-être la plus belle réponse qu’on m’ait jamais faite. » Alors Zoli peut se reposer un temps, « tout cela pour dire čhonorroeja, que l’envie d’aller plus loin venait de s’évanouir. Selon un vieux proverbe rom, la rivière n’est jamais où elle commence, jamais où elle finit, mais il me semblait être arrivée au bout de quelque chose. » Mais, cet amour aussi lui sera brutalement enlevé, lui laissant une fille. Une fille que Zoli à la fin du livre, ira rejoindre pour quelques jours à Paris, nous sommes en 2003, un bond dans le temps et les temps s’emmêlent, mais Zoli n’a pas changé. « Avance mon cheval et chie. » Colum McCann, écrivain né à Dublin en 1965 et vivant aujourd’hui à New York, est l'auteur de très beaux romans (le Chant du coyote, Les Saisons de la nuit, Danseur) et de deux recueils de nouvelles, La Rivière de l’exil et Ailleurs en ce pays. Zoli a pris racine à partir d'une photo de la poétesse tzigane polonaise Papusza, sur laquelle Colum McCann est tombé, en lisant Enterrez-moi debout ! L'Odyssée des Tziganes, d'Isabel Fonseca (livre que je vous recommande aussi fortement). Obsédé par cette image, il n'a pas pu faire autrement que de se plonger dans le monde des Tziganes d'Europe centrale et d’écrire ce très beau roman, «à mi-chemin de la fiction et de la non-fiction». Zoli n'est pas Papusza, mais elle lui ressemble.

 

Bruce Clark couverture_728.jpg1 artiste : Bruce Clark Né en 1959, à Londres. Plasticien et photographe (reportages sur l'Afrique du Sud, la reconstruction du Rwanda, le retour des réfugiés Libériens), il expose depuis 1989 en France (où il est installé) et à l'étranger. Militant anti-apartheid au temps de l'apartheid en Afrique du Sud. Auteur du projet : "Le Jardin de la Mémoire" sculpture mémorielle sur le génocide rwandais soutenu par l'UNESCO et les associations de la société civile rwandaise.

Sa matière donc, c’est l'histoire contemporaine dans toutes ses problématiques. Son art n’est ni complaisant ni décoratif, seulement un moyen d’expression et d’information, car les mots ne suffisent pas. Un regard sur le monde et un questionnement surtout. J’ai découvert ses œuvres dans  son livre Dominations (textes français et anglais et 140 tableaux en couleur), publié en 2006 aux éditions Homnisphères, très représentatif je crois de l’ensemble de son travail. Thématiques omniprésentes : le racisme, l’exploitation, l’asservissement, la pauvreté, l’injustice, l’errance. Beaucoup de visages dans son art, qui évoque parfois comme des affiches superposées, il a d’ailleurs créé quelques affiches de films également. Mélange de textes, déchirures de presse, couleurs parfois comme délavées, très contrastées et des visages, beaucoup de visages, comme pris sur le vif, tout s’imbrique, se superpose, en couches successives d’histoires, son travail est très dense, la densité de l’humanité, et porteur d’un engagement profond. Les titres de ses séries parlent d’eux-mêmes : Mémoires changeantes, Peintures noires, La foule, Se déplacer parmi les ombres,  Portraits effacés, Sur les frontières, Hommes debout, Dérives, Boxeurs/lutteurs, Les marcheurs, Fragments d’une histoire de demain, Homme masse, Le regard, Portraits anonymes, Nostalgies Impériales, Glissements, Tous différents, tous pareils, Une bombe de…, un monde pas très clair. A découvrir sur http://www.bruce-clarke.com/

 

04/01/2012

RÉSONANCES 41

 

Incendies_fichefilm_imagesfilm.jpg1 film : Incendies, écrit et réalisé par le québécois Denis Villeneuve d’après la pièce de Wajdi Mouawad, a reçu au total 11 récompenses, et elles sont plus que méritées. J’ai rarement vu un film aussi riche et aussi réussi à tout point de vue. Le scénario est en or, les images sont magnifiques, l’intrigue astucieusement composée d’allers-retours entre présent et passé, est captivante et le fond est d’une extrême intelligence et sensibilité. C’est le portrait d’une femme, Nawal, magistralement interprétée par Lubna Azabal, le portrait d’une mère, au passé mystérieux qui sera dévoilé après sa mort. Bouleversant, déchirant même, le film est aussi beau que dur. Ce que les jumeaux Jeanne et Simon Narwan vont devoir découvrir, selon les dernières volontés de leur mère - ou plutôt les derniers caprices, leur semble t-il, d’une femme trop distante - pour être autorisés à graver une épitaphe sur la tombe de cette dernière, les renverra dans un passé qu’ils n’auraient jamais pu soupçonner, en plein cœur de la tragique histoire du Liban. Le nombre de thèmes abordés, chacun avec justesse, dans ce film est tout simplement époustouflant. C’est le genre de film qui ne s’oublie pas.

 

http://www.incendies-lefilm.com/#/bandeannonce

 

 

 9782913465091-0.jpg1 livre : Barrio Flores, Philippe Claudel, avec des photographies de Jean-Michel Marchetti, la Dragonne, 2000. Barrio Flores est comme l'indique son sous-titre, une "petite chronique des oubliés". Le Barrio Flores, à la Havane, est un de ces innombrables quartiers pauvres d’Amérique latine ou d’ailleurs et ce livre évoque tous les oubliés qui y vivent, y survivent. " j'avais dévalé la nuit. Le jour me prenait dans les parfums de fritures. Des ivrognes à l'angle d'un immeuble éboulé s'accrochaient à leur aube de tromperies et d'alcool de canne." Un gamin comme il en existe tant, enfant des rues, d'autant plus vivants qu'ils côtoient la mort au quotidien, nous y promène comme une "petite musique", "Je marchais sur des trottoirs blancs comme des fesses d'agneaux", une comptine entêtante. J'ai été séduite, envoûtée par le chant des mots, la beauté de ce texte qui rend hommage aux exclus "dans le matin du quartier de tôles et de carton, dans le matin hésitant des chiens maigres et des loups de fortune". Un hommage à ceux dont l'existence n'est parfois qu'une brève étincelle "le battement de son cœur, si rapide, qui se précipitaient de vivre en quelques mois une vie entière". Un texte poétique, vibrant et juste, qui résonne encore longtemps après lecture. " Elle a lampé à la bouteille un oubli aux couleurs de lune morte." Philippe Claudel est né en 1962. Écrivain et scénariste, il a publié une quinzaine de livres. On lui doit notamment «Les âmes grises» (éd. Stock), roman couronné en 2003 par le Prix Renaudot.

 

 


 

9782226075338.jpg1 roman : Terre somnambule de Mia Couto (Terra Sonâmbula, 1993), Éd. Albin Michel, 1994, traduit du portugais (Mozambique) par Maryvonne Lapouge-Pettorelli. Il est d'abord déroutant ce premier roman de Mia Couto, deux histoires y avancent en filigrane. Un aller-retour incessant dans le temps, deux protagonistes, le vieil homme et l'enfant, réfugiés dans un car-brousse incendié au-milieu des morts. Un no man's land sinistre cerné de violence, où passé et présent, réel et rêvé, s'entremêlent constamment et la lecture des cahiers trouvés là, dans lesquels aussi se mélangent l'histoire et le mythe, le vécu et l’imaginé... Il n'est pas forcément nécessaire de connaître l'histoire du Mozambique, même si cela aiderait à la compréhension du fond de ce roman, par contre il est nécessaire de lire avec les tripes, plus qu'avec sa tête, de lire avec cet organe indéfinissable qui se met à vibrer dès qu'on le confronte à la dimension poétique. L'écriture de ce roman est belle, étrange et fascinante, et c'est bien de poésie qu'il s'agit ici. Une poésie qui puise dans l'imaginaire africain autant qu'à la beauté de la langue. Ici donc, c’est celle de l'ancien colon, le Portugais, qui est mêlée au dialecte local, pour créer de nouvelles images, riches et surprenantes, ce qui donne un style très particulier qui rappelle certains romans latino-américains. Une poésie où se diluent dans une sorte de fièvre, de lent cauchemar, le tragique des destins, la barbarie des guerres civiles et les paysages qui en sont le décor. L'absurde de la violence, l'abysse des souffrances, là où l'homme se confond avec l'animal, n'en sont que plus palpables. Etrange et magnifique roman, dont on ne sait pas exactement comment on y est entré, ni quand on en est sorti.

 

0e5a2d31d602455c042bc07a7d7b7b7f87cf93d5.jpg1 groupe : Yat-Kha, groupe de rock tuva (Russie), formé en 1991.Le groupe tire son nom d'un instrument typique mongol qui ressemble à la lyre. Actuellement composé d’Albert Kuvezin (chanteur et guitariste), Jenya Tkatchov (percussions) et Scipio (bassiste). Albert Kuvezin maîtrise à la perfection le khöömei. Le khöömei est basé sur ce qu'on appelle le "bourdon", un son fondamental sur lequel les harmoniques, jusqu'à plus de 40, viennent former une mélodie grâce à un ingénieux placement de la langue ou des lèvres. Les chanteurs qui utilisent cette méthode peuvent produire deux voix différentes, voire trois. Le khöömei est inscrit depuis 2009 au patrimoine culturel immatériel de l'humanité de l'UNESCO pour la Chine et depuis 2010 pour la Mongolie. Les compositions de Yat-Kha s'appuient sur la musique chamanique sibérienne en rajoutant des instruments électriques et ses sons rock. La voix du chanteur extrêmement grave lui a valu des comparaisons avec Tom Waits, mais la dimension chamanique apporte quelque chose de nettement original et de très envoûtant. Discographie : 1991: Kahnparty. 1995: Yenisei Punk. 1999: Dalai Beldiri. 2000: Aldyn Dashka. 2001: Bootleg. 2003: tuva.rock. 2005: Re-covers. 2005: Bootleg 2005. 2010: Poets and Lighthouses.  

 

http://www.yat-kha.ru/en/

 

 

 

10/10/2011

RÉSONANCES 40

41X1YNQ4VXL.jpg1 livre : La Poésie de l’extase et le pouvoir chamanique du langage (Ed. Maisonneuve et Larose 1997) de Stéphane Labat. Un pavé de 450 pages qui s’avère, malgré quelques longueurs et des affirmations qui n’engagent que l’auteur, très intéressant, voire passionnant, pour tous ceux qui s’interrogent, ou plutôt qui sont interrogés, par ce lien entre poésie et quête initiatique, visions, métamorphose et dépassement de l’être, traversée des miroirs, rencontre avec le Double, sexe, magie, transe, enfermement et libération L’auteur compare et juxtapose, innombrables citations à l’appui, œuvre et vie d’écrivains, poètes, artistes comme Artaud, Hesse, Nietzche, Gibran, Novalis, Lautréamont, Van Gogh, Nerval, Rûmi, Rimbaud, Baudelaire, Lovecraft, Poe et bien d‘autres, y compris Morrison et même Hendrix - chacun ayant eu affaire d’une façon ou d’une autre aux excès tragiques de l’existence - avec les thèmes que l’on retrouve dans le parcours des chamanes des cultures chamaniques traditionnelles. Point commun entre ces chamans traditionnels et ces poètes chamans d’Occident : le fait d’utiliser l’extase (l’acte de sortir de soi-même) comme instrument de perception et de se faire « techniciens de la Source ». Les thèmes abordés couvrent un vaste territoire mais les femmes sont absentes de ce livre. C’est un choix de l’auteur, avec qui j’aimerais avoir une bonne discussion à ce propos, mais cela reste un ouvrage riche, approfondi, qui me parle au-delà de ce que je pourrais vous en dire, et une chose est claire, comme l’écrit l’auteur : « qui refuse la souffrance et la lucidité dans sa vie refuse également la volupté et la connaissance ».Stéphane Labat,docteur en littérature comparée à la Sorbonne, a publié 10 ans après, Escort girl et autres poèmes (Publibook).

 

1194364182.JPG1 recueil : Ces missiles d’allégresse d’Anna Jouy (Ed. de l’Atlantique 2011) Et la femme fut… Et la femme fuit, de toute part, comme une passoire, et s’enfuit en flaques, comme un étang pris entre deux écluses/comme une flaque, en rivières, batik de soupirs teinture de lapements assurant les rivières/incrusté du venin d’ecchymoses, aspire tantôt au puits, je cherche le noir profond des cuves le noir du puits et le blanc de la mémoire tantôt à l’océan, Tête basse collée contre mon souffle j’ouvre les passages secrets pour que l’ailleurs m’inonde. Ses mots radeaux ses bouées légères. J’y bois j’y pense : l’océan l’océan… Et la femme fut… Funambule, elle marche sur le fil de la lame, inspirée, emportée dans son propre vertige, ciel et chute, elle enfle, elle gémit, elle crisse, elle grince. Plutôt que d’évoquer l’écriture d’Anna Jouy, il faudrait parler de sa langue. Cette langue amoureuse qui chante, envoûtante, qui claque, qui appelle, cherche la peau, cherche à toucher, cherche la langue de l’Autre, je te bois te suce papille contre papille ma langue dans ton vin, l’Autre, le mâle et sa male mort, pour enrober de salive et dissoudre ce bonbon amer, la lancinante solitude. Je te bois solitaire muette les yeux cousus d’épigramme. La solitude comme un jardin de couvent, de fleurs et d’épines. Dans le déambulatoire je passe je passe à l’endroit à l envers/Toutes laines à la lune. Et la femme fume, comme l’eau jetée sur le feu… Vapeur, désir. Infusion de sueurs sur les toiles du lit/Toujours ce fleuve qui embrasse sa source (…) Et la femme toute entière dans son désir de fusion, fustige la mort qui emporte le vif amant. Qu’est-il arrivé au feu pour qu’il brûle ta peau et te foute en jachères de vivre (…) Je t’ai perdu comme une trace dans une eau de fortune/Perdu comme un doigt dessinant l’océan/Et le noir qui se noie sans cesse dans le noir Et la douceur tangue avec la douleur, et la langue se tord, en chant de souffrance appelant la sentence : Je veux entortiller ma langue la nouer d’épicentre la tirer au fusil comme un oiseau nié de migration. Et la femme fut… Futile, elle aimerait, mais la nacre des ongles Je les aiguise lames d’émeri contre corne de poudre pour l’affûtage du futile. /De quoi est-ce que je pitonne mon parcours de vie ? Ongleries et nacres et l’ombre de la dentelle, ne peuvent taire le trou, le manque, et la terre devient baume. Terre. Je m’allonge me glisse au sol et tente des épousailles d’herbe. (…) Mise à terre qui me rend si aérienne et qui arrose mon ventre d’un azur chaud déleste mes membres de leurs comités d’entreprise subtilise mes « marche ou crève ». La terre accueille et l’eau coule, en bain, cette tiédeur d’huiles et des transparences de moire, en larmes, la journée tient sur le crin d’un archet. Et je bascule entre joue et salières… En rivière, entre baies et comètes, l’obscur des rivières coule entre les seins, la soif dégouline entre mes seins la gorge rigole. Une rivière sue. Se fait feu entre les cuisses, l’intérieur de moi immense large comme ces bras ouverts profond comme l’antre d’un volcan empli de ces sueurs de ces odeurs magiciennes et l’eau et la terre, forment la boue de la langue pour lancer ces missiles d’allégresse, ce cri engouffré, noyé de silence. L’eau…  Elle finira bien par m’ensabler quelque part sur une anse de bras. Dans ce recueil intense, se concentre toute la splendeur d’une femme débordante de suc, qui marche vers son zénith. J’ai l’espace d’aimer comme un arbre en hiver. Ma peau devient si douce qu’elle ouvre tous les sens. (…) Je vais vers l’âge à tâtons de bonheur. On pourrait même m’en aimer. Le blog d’Anna Jouy : http://annajouy.over-blog.fr/

 

images.jpg1 groupe de musique : Wovenhand, originaire de Denver dans le Colorado, fondé par le talentueux et mélancolique chanteur-compositeur des 16 Horsepower, David Eugene Edwards à la fin 2000 (d’abord sous le nom de Woven Hand). Comparées à celles des 16 Horsepower (dont le bassiste est le français Pascal Humbert qu’on retrouvera sur les deux derniers albums de Wovenhand), les compos de Wovenhand sont plus sombres, plus intériorisées, moins country/folk et plus marquées par les percussions jouées par Ordy Garrison et les expériences d'Edwards avec divers instruments (guitares acoustique et électrique, banjos...). Depuis la dissolution de 16 Horsepower en 2005, David Eugene Edwards s'est consacré essentiellement à Wovenhand. Le groupe collabore activement avec Ultima Vez, la compagnie de danse contemporaine de Wim Vandekeybus. Wovenhand est l'auteur des musiques de plusieurs spectacles de la compagnie (Blush en 2002, Sonic Boom en 2003, Puur en 2005, Spiegel en 2006) et apparaît également dans le film Blush de Vandekeybus. La voix de David Eugene Edwards a quelque chose de réellement envoûtant,  à la limite de l’incantatoire, au service de textes dont les thèmes de prédilection sont effectivement souvent en relation avec la foi, la rédemption, le mysticisme et la religion chrétienne, une sorte de country gothique. David Eugene Edwards, petit-fils d'un pasteur nazaréen qui l'emmenait avec lui sur les routes du Colorado dès son plus jeune âge, est très croyant, cependant son mysticisme reste cantonné à son art et à sa vie personnelle, il ne pratique pas de prosélytisme sur scène, mais c’est probablement cette vie intérieure très forte qui donne autant de densité à ses compositions. Wovenhand fait partie du mouvement rock appelé le Denver Sound. Quelle que soient les croyances et le background de ce chanteur, je ne me lasse pas en tout cas d’écouter Wovenhand (comme j’ai apprécié aussi mais dans une moindre mesure 16 Horsepower), car c'est comme une redécouverte à chaque fois, avec une préférence pour les albums de 2004 et 2006. Discographie :

 

 

album-woven-hand.jpg2002 : Woven Hand

2003 : Blush Music et Blush Music (original score)

 

 

 

 

 

 

 

cover_31351421122007.jpg

2004 : Consider the Birds

2005 : Puur  

 

 

 

 

 

 

 

 

album-mosaic.jpg2006 : Mosaic

2008 : Ten Stones

2010 : The Threshingfloor.

Le site du groupe : http://www.wovenhand.com/

 

 

1 couple de photographes : découvert cette année au hasard du net, ce fut le coup de cœur immédiat ! Robert & Shana ParkeHarrison, nés respectivement en 1968 et 1964, après une collaboration de plusieurs années, ont commencé à présenter  leur travail en co-création en 2001. Leur curriculum est éloquent, mais leur travail mérite sans aucun doute cette notoriété. Onirisme, surréalisme, torsion de l’imaginaire, le temps comme arrêté, fragilité, cauchemars et nostalgie d’une humanité perdue, on pense à Prévert, mais les créations de ce couple de plasticiens photographes restent absolument originales et immensément poétiques, tout en distillant un message à fortes résonances écologiques. Pour chacune de leurs œuvres,  ils créent décors et accessoires, photographient puis collent, peignent et photographient encore jusqu’à ce que l’image soit celle qu’ils ont voulu donner à voir. L’ambiance qui s’en dégage est parfois très sombre, pessimiste, mais jamais directement violente. Certaines photos peuvent rappeler le travail du hollandais Teun Hocks. Leur livre, The Architect’s Brother a été nommé comme un des dix meilleurs livres de photographies de l’an 2000 par le New-York Times. Voici le nom de quelques photos de deux séries différentes, qui me parlent tout particulièrement et que vous pourrez retrouver sur le net :

 

The Guardian

 

 

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Tethered Sky

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Flying Lesson

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Earth Coat

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Mending the Earth 

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CloudCatcher

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Garden of Selves

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The Clearing ; The wound ; Gray Dawn ; The Scribe et bien d ‘autres encore dont je n’ai hélas pas les noms.

 

 

 

Leur site : http://www.parkeharrison.com/

 

RÉSONANCES 39

 

Memoires d'un rat - Belfond.jpg1 roman Mémoires d’un rat d’Andrzej Zaniewski (Belfond 1994). Intitulé Szczur (Rat) en polonais, il a été écrit à Varsovie en septembre-novembre 1979 et refusé par tous les éditeurs. Jugé « pessimiste, outrancier, amoral et pornographique », le roman fut finalement traduit en tchèque et édité pour la première fois en 1990. Sa publication en allemand lui a donné ses lettres de noblesse, traduit ensuite en seize langues, il devient un best-seller. Mémoires d’un rat est un roman aussi passionnant que brutal. Il se dévore. Un livre où nous devenons rat, et traversons à ras de terre l’Histoire des hommes, rat de terre et de mer aussi, car le rat poussé par la faim est un voyageur. La vie d’un rat de sa naissance à sa mort, racontée par lui-même. Un rat qui pour contrer les peurs et la fragilité de sa prime jeunesse devient peu à peu un monstre, un rat dominant. Et peu à peu se fait jour cette troublante ressemblance entre lui et nous, nous et lui. Nous humains, lui rat, nous rats humains. Le rat est une créature intelligente, opportuniste, qui vit en clans familiaux, sans pitié pour tous ceux qui ne sont pas de la famille. Ce qui n’empêche pas le rat de manger un jour sa mère ou ses enfants. Ce livre, par ailleurs très documenté, nous parle de notre propre répugnante condition quand nous nous laissons aller à nos instincts les plus primaires. "Tu comprendras tout ce qui t'unis à cet animal apparemment si éloigné de toi". Seulement voilà, un rat est un rat, nous, nous n’avons pas cette excuse… Andrzej Zaniewski est né en 1940. Sa mère, épouse d’un homme issu d'une bonne famille bourgeoise, devra cacher pendant des années son identité à moitié juive, mais aussi son métier de danseuse. Son père, membre de l'armée clandestine, trahi par ses compagnons, sera interné et fusillé à Auschwitz. D’août 1944 jusqu’à la fin de l'insurrection, en octobre, Andrzej Zaniewski enfant et sa mère se cachent dans les caves à Varsovie. C'est là qu’il entend, pour la première fois de sa vie, des rats derrière le mur. Il vivra toutes les horreurs de cette période, sera témoin d’exécutions. Les habitants des caves survivent grâce à une chèvre, cachée avec eux, qui, à la grande stupeur de l’enfant, sera tuée lorsque devenue trop faible pour donner du lait. Tuée et mangée. Après la guerre, sa mère et lui s'installent à Gdansk dans le quartier du nouveau port, peuplé de trafiquants, de prostituées et de rats. Pour André, l'horreur continue, il voit des pères abuser de leurs propres filles. Il grandit dans un monde brutal et sordide. Sa mère tombe malade, la schizophrénie. Pour fuir tout ça, il étudie l'histoire de l'art et s’adonne à la poésie, mais sans succès, puis fait une tentative de suicide suite à un chagrin d’amour. Andrzej Zaniewski entrera au parti communiste, et sera membre de l'association des écrivains polonais, contrôlée par le parti. Il n’a jamais été apprécié en Pologne.

 

 

Sainkho_Lugano.jpg1 chanteuse Je ne me souviens plus où et quand j’ai entendu Sainkho Namtchylak la première fois, mais je sais que ce fut une révélation instantanée : voilà MA chanteuse préférée. Artiste hors norme, intégrale, véritablement habitée par l’’esprit du chant, puisant aux techniques ancestrales des nomades d’Asie centrale et dans une recherche contemporaine des plus originales. Sa voix voyage dans les tessitures les plus diverses, du chant cristallin au cri animal, de l’ultra aigu à l’ultra grave. Écouter Sainkho, c’est faire ce voyage dans l’autre monde, là où le vent des steppes se conjugue au souffle des esprits. Sainkho Namtchylak est née de parents instituteurs et grands-parents nomades dans un petit village de la République de Tuva, au sud de la Sibérie, à la frontière de la Mongolie. Les Tuvas sont célèbres pour leur chant diphonique, le « khöömei », appelé aussi chant de gorge. Elle étudie le chant au collège et s’intéresse particulièrement aux chants chamaniques réservés aux hommes. Non reconnue par les instances locales, c’est à Moscou qu’elle finit ses études et découvre l’improvisation. Parallèlement, elle s’initie aux différentes techniques vocales lamaïstes et chamaniques sibériennes. Elle commence sa carrière avec un ensemble folk de l’Etat de Tuva et part en tournée sur d’autres continents. En 1988, elle rejoint l’ensemble jazz Tri-O et se fait remarquer par les médias occidentaux. Elle enchaîne alors les expériences artistiques, les tournées, s’installe en Europe et participe à des créations chorégraphiques, théâtrales et cinématographiques. Sa discographie compte une bonne vingtaine d’album mais en plus de Out of Tuva, enregistré entre 1989 et 1993 à Kyzyl, Moscou, Paris et Bruxelles, sorti en 1993, images.jpgje citerai tout particulièrement Naked Spirit, 1998, images.jpgqui porte bien son nom,

 

 

 

 

 

 

sainkho_stepmothercity.jpgpuis plus électro, mélange de sons expérimentaux, de frénésies vocales et mélodies planantes, "Stepmother city", 2001

 

 

 

 

 et l’album Who stole the sky, 2003,

 

 

B0001M0KWK.01._SCLZZZZZZZ.jpgchanté en trois langues, le russe, l’anglais et la langue de Tuva, enregistré en Italie avec la participation de nombreux musiciens italiens et internationaux. Et toujours ce savant et surprenant métissage du traditionnel et de l’avant-garde.

 

 

 

 

 

 

 

 arton633-997f0.jpg1 recueil : le mien ! Celle qui Manque, paru en janvier chez Asphodèle, dans cette collection Minuscule qui m’avait tant plue en y lisant mes prédécesseurs et je suis donc vraiment ravie d’en être. Celle qui manque n’est pas racontable : « Si j’écris donc, je vais mot dire. Cris, clameurs, siècles, foules et le chuchotis d’une fleur./C’est vrai, un rouge-gorge peut m’arracher des larmes. Une mésange au soleil. Du pain trempé, une flaque d’eau. Douce lumière du présent parfait. Le sourire intérieur s’épanche aux lèvres./Partager ? Alors j’écris, je te parle, du fleuve, du cœur. Je te parle du labyrinthe et je crois savoir que tu m’attends là. Au centre, au cœur de la cible. » Et pour accompagner le texte, quelques-uns de mes gribouglyphes qu’on peut voir aussi parmi d’autres bizarteries ici :

http://ledecompresseuratelierpictopoetiquedecathygarcia.h...

 

 

 

RÉSONANCES 38

 

microbe_163.jpg1 REVUE Plutôt que prendre des antidépresseurs pourquoi ne pas s’abonner à la revue Microbe ? Petite mais costaude, cette excellente revue est fabriquée d’une main (l’autre c’est pour tenir la bière) par deux complices qui tour à tour se refilent la bestiole, j’ai nommé Eric Dejaeger (déjà connu de nos services) et Paul Guiot. Microbe a contaminé bon nombre d’auteurs qui ont tous en commun un solide sens de la dérision et je cite « concision sans concession, intellisibilité (mais pas trop), humour… et plus si affinités. » et en plus Microbe se mouche de belles illustrations en nb. En abonnement simple mais aussi abonnement +++, avec 5 mi(ni)crobes, chacun imprégné d’un auteur choisi parmi les microbiens comme il faut. Microbe est donc « La revue qui refuse de jouer dans la cour des grands ! » et c’est tant mieux, car c’est comme ça qu’elle fait du bien par où elle passe, une dose de simplicité salutaire et un décapant très efficace contre la morosité ambiante. Oui, il m’arrive d’en être (de Microbe pas de la morosité !) et j’en suis pas peu fière.

Adresse du laboratoire : Launoy 4 B-6230 Pont-à-Celles – Belgique/ Contact : ericdejaeger@yahoo.fr.

 

 

9782918329091.jpg1 RECUEIL Tout frais et tout bon, Nos parcelles de terrain très très vague de Marlène Tissot (Ed. Asphodèle - Coll. minuscule). Marlène que vous avez pu lire à plusieurs reprises dans cette revue et qui est une de ses plus anciennes complices. J’adore les textes de Marlène, à la fois doux et percutants et qui tapent au cœur de la cible, c'est-à-dire ton cœur à toi, lectrice-lecteur. À lire et à offrir. Dans la même collection, il y a aussi l’excellent Little man de Thomas Vinau. Voir : http://asphodele-edition.pagesperso-orange.fr/

 

 

 

 

maulin.jpg1 ROMAN Je suis tombée par hasard à la bibliothèque sur Les évangiles du lac d’Olivier Maulin (L'Esprit des Péninsules, 2008), la photo en couverture et la présentation en quatrième l’ont mis rapidement dans ma poche et puis naturellement j’ai commencé à le grignoter… Et alors là, totale jubilation ! Jamais, je crois, je n’ai autant ri en lisant un livre, rire partagé, car ce livre il faut le lire à haute voix à quelqu’un que vous aimez bien, voire beaucoup. J’ai adoré ce roman merveilleux et déjanté, il est absolument génial ! Et pas que drôle, noir aussi, car il enchante pour mieux parler du désenchantement et le final vous met une grosse claque, parce que ce qui peut faire pleurer de rire est forcément tragique aussi. Irrévérencieux, intelligent, décapant, exaltant, jouissif… Bref, un livre à lire au coin du feu en organisant une veillée de lecture avec de bon(ne)s ami(e)s et plusieurs bouteilles de schnaps – vous comprendrez pourquoi en le lisant. Olivier Maulin est un auteur qui réveille, bien ancré dans l’aujourd’hui que certains n’ont pas encore vu venir…  Du même auteur : Dernier combat, (Rencontres, 2001) ; Isabelle, (00h00, 2002) ; En attendant le roi du monde, (L’Esprit des Péninsules, 2006), réédité dans la coll. Pocket (2008) et que je vais lire très prochainement ; Derrière l'horizon et enfin Petit monarque et catacombes, (L'Esprit des Péninsules, 2009). Né en Alsace en 1969, Olivier Maulin vit et travaille à Paris. Après avoir étudié l’histoire du Brésil à la Sorbonne et avoir exercé divers métiers – employé de banque, barman, conférencier, vendeur de sapins de noël ou facteur -, il écrit aujourd’hui pour la presse notamment sur l’écologie.

 

 

 

 

600full-ki--duk-kim.jpg1 RÉALISATEUR, Kim Ki-Duk est un de mes réalisateurs fétiches. Réalisateur autodidacte, atypique, ses films sont tous sauf attendus et manichéens, ses personnages sont complexes comme la nature humaine et on ne sait jamais où cet enfant terrible du cinéma sud-coréen va nous emmener. Alliant un sens profond de l’esthétique, l’attrait de la marge et une audace certaine, Kim-Ki Duk est un réalisateur dérangeant et extrêmement créatif. Printemps, été, automne, hiver et… printemps (2003) est à mon goût un véritable chef d’œuvre, mais L’Arc (2004) est tout aussi splendide. Ensuite, je citerai L’île, son premier succès (2000), Bad guy (2001), Samaria (Ours d’Argent du meilleur réalisateur en 2004). Il y a aussi Adresse unknown (2001), Locataires (2004) et Time (2006) . Il n’y a que Coast Guard (2002) que j’ai moins apprécié. Il est impossible malheureusement de trouver en DVD ses trois premiers films, ni pour l’instant les derniers : Souffle (2007) et Dream (2010). Kim Ki-Duk compte parmi les réalisateurs les plus marquants de la nouvelle mouvance du cinéma coréen, cinéma que j’ADORE et considère comme l’un des plus inventifs et des plus intéressants de notre époque, mais Kim Ki-Duk demeure véritablement à part. Né à Bonghwa, dans le nord de la province Kyungsang, il grandit dans un village de montagne. À neuf ans, il déménage avec ses parents à Séoul, puis doit quitter le lycée après que son frère ait été renvoyé de l'école. Son avenir semble alors tracé : école d'agriculture puis travail à l'usine dès 17 ans mais trois ans plus tard, il s'engage dans les Marines, puis pense à devenir prêtre les deux années suivantes. Ce qui est constant chez lui, ce sont ses aspirations artistiques, notamment une passion pour la peinture qui le pousse, en 1990, à quitter son pays pour venir étudier le dessin et la peinture à Paris. C’est là qu’en vendant ses peintures pour survivre, il découvre le cinéma. De retour en Corée, il y écrit son premier scénario en 1994, Painter and prisoner, grâce auquel il se voit décerner le Prix de la Création par l'Association des Scénaristes. L'année suivante, il remporte le Grand Prix du Scénario, délivré par la Commission du Film Coréen, pour Illegal crossing. En 1996, il met en scène The Crocodile, un premier film poétique et violent, confus mais sans doute déjà prometteur, suivi de Wild animals. Les deux films sortent dans un anonymat quasi total. Puis il parvient tant bien que mal à monter Birdcage Inn, qu’on dit plus doux et nostalgique, et ensuite vient donc L’Île et le début d’un succès grandissant, et à mon avis donc, amplement mérité.

 

Autres films sud-coréens que je vous conseille (liste non exhaustive) :

 

De Park Chan-wook, Old boy old_boy_poster.jpget Thirst index.jpg(il y a aussi Je suis un cyborg mais que je n’ai pas – encore - vu).

 

 

 

 

 

 

 

De Bong Joon-ho, les excellents Memories of murder et Mother (il a fait aussi The Host qui n’est pas mal du tout). index.jpg


 

 

 

 

 

 

 

 

De Lee Chang-dong, l’excellent Oasis 51NJPWADVVL._SL500_AA240_.jpget Secret Sunshine (et Poetry qui vient de sortir et que j’ai hâte de voir, par contre son Perpermint Candy, pas aimé du tout).

 

 

 

 127790-b-secret-sunshine.jpg

 

 

208_44683.jpgDe Lee Jung-hyang, Jiburo, à voir en famille, sur le choc des générations, un magnifique et très émouvant hommage aux grand-mères.

 

 

 

 

 

  index.jpgDe Yim Phil-Sung, le glacial et très prenant Antarctic Journal

 et   Hansel et Gretel, index.jpgun faux film d’horreur mais un vrai conte noir.

De Kim Hyeong-Jun, images.jpg No Mercy

 

 

windstruck.jpgDe Kwak Jae-young, Windstruck, drôle et touchant

et de Jang Sun-woo, le sulfureux Fantasmes.  38695.jpg


 

 

Et puis pour les enfants,

516WK7QK4VL._SL500_AA300_.jpgMari Iyagi de Lee Sung-gang, absolument superbe et très poétique et

18385954.jpg-r_160_214-b_1_CFD7E1-f_jpg-q_x-20040723_121140.jpgOseam de Seong Baek-yeop, un conte de fée moderne inspirée d’une ancienne légende coréenne.

RÉSONANCES 37

 

Nouvelles rubrique dans la revue initiée avec le numéro 37 voici, les résonances.

 

Quelques échos  de ce qui est entré en résonance avec ma propre vibration et sans aucune logique chronologique. Il ne s’agit pas forcément de parler de « nouveautés ». CG

 

1 REVUE : Pages Insulaires n°13 – Juin 2010 

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Un très passionnant numéro tout autour de Maurice Couquiaud, et la transdisciplinarité, et pour en savoir plus à ce sujet, un site : http://basarab.nicolescu.perso.sfr.fr/ciret/index.htm

 

1 FILM : Les  Tortues volent aussi de Bahman Ghobadi - Irak/Iran, 2003

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Premier film irakien tourné après la chute de Saddam, un film fort qui vous prend aux tripes. Sans détour, gênant sans doute pour certains, mais nimbé aussi d’une vraie douceur comme un voile à peine posé sur l’extrême cruauté et le non sens de toute guerre, et que le moindre souffle pourrait à nouveau emporter. Plutôt qu’en parler, je préfère me rapporter à ces vers d’un poème de Wislawa Szymborska, La fin et le Commencement :

 

Après chaque guerre
quelqu'un doit faire le ménage.
L’ordre quel qu'il soit
ne se fera pas tout seul.

 

Et là-bas comme ailleurs ce sont souvent les enfants qui font le ménage et se ramassent les pots cassés…

 

1 LIVRE : Les deux fins d’Orimita Karabegović de Janine Matillon (M. Nadeau 1996)

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Alors qu’on a exhumé, quinze ans après, des corps de musulmans bosniaques d’un charnier près de Srebrenica, et que plus de 700 victimes identifiées provenant d’une centaine de fosses communes ont été enterrées le 11 juillet au centre mémorial de Potocari, à l'occasion du quinzième « anniversaire » du massacre de Srebrenica, j’avais déjà depuis quelques jours entamé ce livre, sachant que ce n’est pas exactement ce qu’on appelle dans le monde à la mode, un roman d’été… Troublante coïncidence en tout cas, car je ne m’attendais pas à ce qu’on reparle tout à coup dans les médias de ces atroces massacres si vite oubliés, sans parler de la lamentable passivité pour ne pas dire complicité, des autres pays d’Europe, entre autre. Dans ce livre, paru à peine un an après la fin de cette guerre, Janine Matillon nous plonge directement dans le ventre de la bête. Son héroïne, Orimita, est une jeune étudiante bosniaque et musulmane, qui parle plusieurs langues et qui prépare à l’université de Zagreb une thèse sur Mallarmé et la logique négative, espérant devenir professeur de littérature française. Le premier jour où la guerre frappe, elle assiste à un mariage à Vukovar, et le plafond de la salle s’écroule sur la table de noces et sur les convives. Pendant quelques mois, elle reste avec les survivants dans une cave avant de se retrouver emportée dans les flots de réfugiés. Elle finit par être arrêtée et brutalement embarquée avec beaucoup d’autres femmes, dont certaines meurent en route, vers d’immenses poulaillers transformés en camp.

 

Là, Orimita et onze autres jeunes femmes de sa condition, sont très vite choisies pour subir un sort privilégié. Mises à part dans un autre bâtiment, une ancienne école, elles sont nourries et bien traitées, sous l’égide d’un professeur attentionné, qui leur administre journellement des cours, c'est-à-dire un lavage de cerveau idéologique.

Ces douze jeunes femmes apprennent très vite qu’elles sont destinées à être purifiées, non pas par la déportation et la mort, mais par l’ensemencement quotidien de valeureuse et orthodoxe sève serbe, jusqu’à ce qu’elles en portent le fruit, ce qui leur offrira l’incroyable chance d’être accueillies au sein du seul et grand peuple légitime, le peuple astral des Balkans et d’être lavées à jamais de leurs souillures d’origine. Ce roman nous embarque donc dans le pire, avec pourtant une force poétique incroyable. C’est un roman viscéral, l’héroïne toujours au bord de basculer dans la folie, certaines de ses compagnes y sombreront totalement, et disparaitront de nuit, le fameux camion de minuit, et seront remplacées par d’autres comme si de rien n’était, car l’horreur est là, d’autant plus atroce qu’elle est pour un temps étouffée, déguisée, camouflée. Orimita, hantée par Mallarmé y puise sa force, se protège par des couches de glace, de neige, combat le feu des obus, des massacres, de la violence et du sang, par le froid intense, la nudité des paysages à jamais glacés, tout son être se congèle de l'intérieur. La poésie la sauve pour un temps mais la rage monte, insidieusement, la rage envers les épurateurs mais aussi, et peut-être encore plus fortement, pour le pays tant aimé, le pays de littérature, la France, dont elle ne peut croire la trahison, l’abandon, la langue de bois des technocrates « laissons le temps au temps » dit le président de France, pendant que le temps avance à coup d’obus, de chars et de tanks, dans ses grosses bottes de crapules saoules, et les têtes tombent sur les omoplates, et les membres se mélangent, détachés de leurs corps, et massacres, viols, pillages, incendies, se succèdent à la barbe de l’ONU et toute l’inexprimable horreur de cette démence qu’on appelle la guerre, et « il faut laisser le temps au temps », pendant que tous les ministres, présidents, diplomates, militaires de France, d’’Europe et d’ailleurs ont « le sentiment d’avoir établi une bonne base pour la solution négociée », et d’ailleurs vient le temps où les réfugiés peuvent rentrer chez eux, chez eux c'est-à-dire chez les conquérants, qui les renvoient sur des terrains truffés de mines, mais si les réfugiés rentrent chez eux, directive de l’Europe, il n’y a plus de réfugiés, effacés les réfugiés, disparus et enterrés les massacrés, les membres, les têtes, les corps, oubliés les massacres… Et chez Orimita, la rage monte insidieusement, une rage folle et froide, et quand elle se retrouve avec un groupe armé bosniaque, les siens donc, c’est un autre Islam qui monte, le sang appelle le sang, et un Moudjahidine lui impose un foulard sur la tête sous peine de l'égorger, et même ceux qui se sentaient plutôt athées voient monter en eux la colère d’être considérés autres, différents, et donc la rage de l’être jusqu’au bout, intégralement, la haine appelle la haine et tout vole en éclat…Et chacun voit sa vision de plus en plus obstruée, étroite, l’autre est l’ennemi, l’autre est le tueur et doit être tué, "la Croatie aux Croates" lui lanceront les nouveaux occupants de son appartement, et il devient impossible de retourner à la normalité, impossible ne serait-ce que de la supporter, quand on est allé aussi loin en enfer, même la littérature et la poésie n’y survivent pas. Deux fins seulement sont possible pour Orimita Karabegović, mourir ou tuer.

 

Janine Matillon, épouse de l’écrivain ex-yougoslave Stanko Lasic, a enseigné et vécu 15 ans à Zagreb, enseigne le croate, le bosniaque et le serbe à l'école des langues orientales à Paris.