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Soliflore 154 - Alexandre Biès

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Œuvre de l'auteur

 

 

Je ne pleurerai pas

Je ne pleurerai pas les descentes

dont les trajets de métro

ou la fatigue m’irrite,

 

et la foule surtout,

que j’affronte

d’un malaise que tout concourt à renforcer,

 

dont je subis l’épreuve

pour retrouver des amis dans un café,

 

où je demeure absent

et ne les retrouve pas,

 

et l’esprit brouillé

auquel échappe la réalité.

 

Je ne pleurerai pas les décisions prises à la hâte,

que le regret précède même,

qui le prévoit,

 

sans qu’il ne soit possible de le prévenir,

et qui empêcherait désormais

de les nier.

Je ne pleurerai pas le poids

de ce qui ainsi se révèle

d’une apparente légèreté.

 

Je ne pleurerai pas l’amertume si tenace

que l’on voudrait écarter d’un geste simple,

 

quand elle nous tient si profondément,

nous envahit

et nous corrompt.

 

Je ne pleurerai pas l’appréhension

qui suit l’excitation,

qui lui succède

et s’y mêle immédiatement,

 

et qui domine parfois

sans renoncer pour autant,

 

et d’une commune intensité

le cherche

et puis le fuit en même temps,

 

d’une réponse s’enthousiasme

et aussitôt la craint.

 

Je ne pleurerai pas la perte toujours irrémédiable

de ce que l’on veut préserver,

 

et de ce qui perd de sa valeur

d’être possédé,

 

et qui se fait le don le plus précieux

lorsqu’il est en danger,

 

de ne plus aimer à nouveau.

 

Je ne pleurerai pas la fissure

qui nous sépare définitivement.

 

Je ne pleurerai pas l’air chaud

et bientôt irrespirable

qui nous entoure,

 

et qui nous porte

et qui nous retient plus encore,

 

de cette charge lourde

qui ralentit nos mouvements

sans en empêcher la répétition,

qui retrouve dans ses habitudes

cette sorte d’habileté

qu’un instinct commande,

 

et qui s’échine dans de telles conditions

sans jamais renoncer.

 

Je ne pleurerai pas les heures obscures

quand s’abat sur nous

cette sorte de solitude

qui nous tient parfaitement éveillés.

 

 

 

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